Art

Génération Dada

Mouvement protéiforme très inscrit dans l’histoire moderne, il a apporté un souffle de liberté dans les arts. Mais qui ravive l’esprit de Dada aujourd’hui?

A Milly-la-Forêt, à 50 kilomètres de Paris, deux types sifflent de concert en reproduisant les stridulations des étourneaux. Imitateurs d’oiseaux professionnels, ils pépient au troisième niveau du Cyclop, méga sculpture de Jean Tinguely, la fameuse Ursonate de Kurt Schwitters, poème dada rédigé entre 1922 et 1932 qui scande sur un rythme syncopé une histoire phonétique incompréhensible. Les deux siffleurs sont là à l’initiative de Denis Savary, artiste suisse dont l’œuvre s’imprègne volontiers des avant-gardes. «L’histoire veut que Schwitters, en composant Ursonate sur l’île norvégienne où il habitait, la sifflait pour s’entraîner. Et que les étourneaux qui nichaient là-bas l’auraient ensuite reprise, se la transmettant de génération en génération.»

Lire aussi : Dada, l’esthétique du choc et le fracas des armes

La filiation par les oiseaux. Pour Dada, est-ce la même chose? Cent ans après la naissance de ce mouvement né de la volonté de chambouler la création artistique, qui peut encore s’en revendiquer?

Au festival Antigel, la semaine prochaine, le collectif belge Zita Swoon Group et la compagnie Wolvin produiront Nothing that is Everything, pièce dadaïste qui mêle danse, musique et art plastique. «Plutôt un spectacle inspiré par Dada», corrige au téléphone Stef Kamil Carlens, homme-orchestre à la tête de cette troupe formée à Anvers. «On cherchait un format créatif qui combinerait plusieurs disciplines artistiques. Un jour, je suis tombé sur un petit film de 1969 qui reconstituait un spectacle dadaïste de 1916 monté au Cabaret Voltaire de Zurich. Un court-métrage de 5 minutes un peu fou où un pianiste jouait une partition atonale, des comédiens masqués dansaient sur de petites chorégraphies, d’autres déclamaient simultanément des poèmes différents et des tableaux abstraits étaient accrochés aux murs. Tout cela était mis en scène avec une fraîcheur et un humour qui me plaisaient beaucoup. Je me suis dit que ce serait intéressant de s’en inspirer pour rendre hommage à ce mouvement.»

Liberté totale

Zita Swoon, on les a pourtant connus dans les années 90, formation pop tonique, petit miracle du rock belge bien installé aux côtés de dEUS. «Depuis 2009, on a complètement arrêté de faire des concerts. Nous montons des projets de ce type, en collaboration avec d’autres cultures, d’autres champs de l’art.» Reste que Dada et son côté libertaire collent plutôt bien avec l’esprit du groupe et son approche collective. «On a copié chaque séquence du film pour s’imprégner de ce langage si particulier, de cette manière de renverser les codes de l’art de l’époque. Dada a brisé les barrières en apportant une liberté totale. Pour autant, Nothing that is Everything n’est pas non plus du Dada pur sang. On y a mis aussi notre propre énergie et notre propre identité.»

Lire également : «Dada Universel» et «Dadaglobe», deux manières d’exposer

«Dada nourrit mon travail, bien plus que le mouvement De Stijl et les peintures de Mondrian. L’énergie et l’aspect carnaval de Dada me concernent, ce côté où tout va à l’envers, où tout est déconstruit et est remis en question», reprend Denis Savary, qui présente mercredi 10 février Lagune au Cabaret Voltaire de Zurich. Une performance créée avec le chorégraphe Jérémy Tran et inspirée de l’œuvre de Sophie Taeuber-Arp, notamment à travers sa figure centrale, le Roi Robot, marionnette à fil constituée de cylindres plus ou moins gros qui lui donnent ce look urbain industriel de château d’eau. «Les dadaïstes qui me parlent le plus sont moins les grandes figures comme Max Ernst ou Marcel Duchamp que les protagonistes intermédiaires. C’est Kurt Schwitters et Sophie Taeuber-Arp, dont les travaux sont orientés vers la littérature, le théâtre et quelque chose du cabaret. La rétrospective Dada au Centre Beaubourg de Paris en 2006 présentait beaucoup de collages et d’œuvres sur papier avec lesquels je ne me sens pas beaucoup d’affinités. Le catalogue de l’exposition, en revanche, compilait pas mal d’archives, notamment des projets de performances qui n’avaient jamais abouti. Et ça, c’était vraiment passionnant.»

Car si l’esprit Dada perdure aujourd’hui, c’est sans doute dans cette capacité de fédérer les artistes autour du spectacle vivant. Depuis quelques années, le rebond de la performance et le retour de la danse dans l’art contemporain participe de cet élan. «Dada mettait l’homme au centre de tout, continue Stef Kamil Carlens. Il n’y a aucun autre endroit que la scène pour expérimenter cette communion humaine, pour toucher les gens dans une société où tout va trop vite, où le bombardement des images nous rend imperméable aux sentiments.»

Bande de loubards

Alors oui, il y a cent ans, la guerre mettait l’Europe à feu et à sang et les avant-gardes provoquaient l’art officiel bourgeois, qui représentait alors la norme. En 2016, le contexte politique et culturel apparaît forcément différent. «Pas tant que ça. Je suis né en 1970. J’ai l’impression d’avoir toujours vécu avec une sorte de menace latente permanente. Les dadaïstes réagissaient par l’absurde à un moment où les nationalismes et la démagogie avaient fini par engager l’Europe dans la guerre. Une conjoncture que j’ai l’impression de voir revenir très fort en France et en Belgique aujourd’hui.»

Denis Savary pense autrement. «La violence du monde actuel n’est pas comparable avec celle de 1916. Dada est né d’une avant-garde inscrite dans une époque et dans un lieu précis. On peut voir les dadaïstes comme une bande de loubards qui renversait l’ordre établi de leur temps. Je ne pense pas que les groupes d’artistes de maintenant aient la même force de frappe.»

Quiz: Dix choses inutiles mais intéressantes ou amusantes à savoir sur Dada

Cela dit, Dada a quand même permis de rebattre les cartes de l’art en validant, par exemple, l’urinoir de Marcel Duchamp à l’égal d’une œuvre d’art. Et que cette hardiesse a ensuite traversé l’histoire des formes jusqu’à nos jours. «Sans doute sommes-nous plus libres aujourd’hui qu’il y a un siècle. Mais je reste persuadé que la circulation entre les disciplines était plus fluide qu’actuellement où les champs artistiques restent quand même très cloisonnés. Le marché de l’art crée l’illusion d’être très libéral, de rendre possible n’importe quelle forme de création. Du coup, pour jeter un pavé dans la mare, comme Dada le faisait, c’est devenu très compliqué. Le jeter contre qui? Bonne question car l’ennemi est devenu beaucoup plus flou.» 

A voir:

«Nothing that is Everything»
par Zita Swoon Group/Cie Wolvin, jeudi 11 et vendredi 12 février (complet), festival Antigel à Genève, www.antigel.ch

«Lagune», création de Denis Savary et Jérémy Tran,
le 10 février au Cabaret Voltaire à Zurich (www.cabaretvoltaire.ch), le 11 février et le 21 avril au Flux Laboratory à Genève (www.fluxlaboratory.com), les 22 et 23 mars au Centre culturel suisse de Paris (www.ccsparis.com), et du 13 au 15 juin au Musée d’Ethnographie de Genève (www.ville-ge.ch/meg)

Publicité