Histoire

Genève à l’épreuve de l’art

Le peuple genevois votera le 28 février s’il veut ou non agrandir son Musée d’art et d’histoire. Objet de toutes les passions, sa construction en 1910 posait déjà problème

A l’inauguration du Musée Rath en 1826, Genève était la première ville de Suisse à ouvrir un espace d’exposition d’art au public. Construit grâce au legs des demoiselles Jeanne et Henriette Rath, le bel édifice néoclassique a vite souffert de son étroitesse. Pour le remplacer, Genève a mis le temps. Un temps record. Et pour agrandir ce Musée d’art et d’histoire si lentement gagné sur les hésitations, les Genevois regimbent. La ville est maintenant la seule de sa taille en Suisse à ne pas avoir un musée d’art pratique, vaste et moderne. Que s’est-il passé?

«N’est-ce pas un peuple réfléchi, celui qui met quarante ans à réaliser une création reconnue indispensable», écrivait le Journal de Genève, le 9 janvier 1912, à propos du Musée d’art et d’histoire inauguré un an plus tôt. Le quotidien genevois rendait compte d’une séance du Conseil municipal consacrée à l’examen d’un nouveau crédit de «329 225 fr. 25» pour des aménagements non prévus au budget. Le rapporteur de la commission chargée d’examiner la demande commença son exposé par ces mots: «La question du Musée est de celles qui ont le plus longtemps préoccupé notre génération. Ce Conseil est en effet le dixième qui la voit figurer à son ordre du jour.» Le rapporteur ne s’en plaignait pas, au contraire: «Ces délais ont permis des études aussi approfondies que consciencieuses. Ils laissaient se produire la circonstance bienvenue qui devait donner à la Genève historique et artistique, intellectuelle et industrielle, le moyen de placer ses trésors actuels et futurs dans un cadre digne de leur valeur.»

Projets médiocres

Le musée a été bien accueilli, sauf la grande sculpture allégorique en surplomb de l’entrée qui a déclenché la risée. Les recettes des onze premiers mois ont été satisfaisantes. Mais on comprend, au commentaire comptable des nouvelles dépenses soumises à l’approbation des conseillers municipaux, que Genève a atteint la limite du luxe auquel elle peut céder. Le monumental jardin à la française dont rêvait l’architecte Camoletti devant son bâtiment ne s’est jamais réalisé. Il eût coûté à la ville utilitariste des concessions dispendieuses au principe de plaisir.

Anonyme. «Musée d’art et d’histoire. Façade principale, achèvement du gros œuvre. Vue en enfilade depuis le pont sur le boulevard des Casemates en direction de la rue Bellot», date inconnue

Le premier appel du conseil administratif de la Ville pour la construction d’un grand musée date de 1873. Cette année-là, Genève s’attarde dans des arguties autour de son nouveau théâtre. Elle vient de recevoir le legs faramineux du duc de Brunswick grâce auquel le projet est devenu réalisable. L’argent donnant des ailes, les autorités municipales pensent aussi créer un nouvel espace pour la peinture et la sculpture pour remédier aux insuffisances du Musée Rath. Une part du legs Brunswick ferait l’affaire. Mais les sommes sont distribuées avant que l’idée d’un nouveau musée ait eu le temps de faire son chemin.

Elle revient sur le tapis en 1885. Comme d’autres villes suisses vers la même époque, Lausanne, Berne, Bâle, Zurich, Genève veut se donner un musée des beaux-arts digne d’accueillir ses collections, régulièrement augmentées par les dons de collectionneurs privés. Il s’agit de réunir des œuvres de toutes natures, de toutes époques et de toutes provenances pour l’élévation et les délices du public. Un musée «central». Un concours d’architecture est ouvert suite à une pétition d’artistes et amateurs d’art. L’emplacement du bâtiment n’ayant pas été précisée, les projets ne trouvent pas d’écho. Ils sont d’ailleurs qualifiés de médiocres.

Il faut encore quatorze ans de débats et controverses pour fixer l’endroit où pourrait être construit un édifice que tout le monde appelle de ses vœux sans que personne s’entende sur une solution. En 1893, Théodore Turrettini, alors président du conseil administratif de la Ville, met son poids d’ingénieur sur le choix de la butte de l’Observatoire, mais l’Etat ne le soutient pas. Les mois, les années passent. Les conservateurs empilent les œuvres où ils peuvent, se plaignant de leur dégradation. Les artistes se désolent. Les professeurs d’art déplorent l’absence d’expositions stimulantes pour leurs élèves. Les donateurs hésitent à donner.

Changement d’ambiance

L’ambiance change brusquement en 1896, l’année de l’Exposition nationale, à Genève. Un «Palais des Beaux-Arts» est installé sur la plaine de Plainpalais, offrant aux visiteurs un choix d’œuvres anciennes et modernes sorties des collections genevoises. Il rencontre un énorme succès. Sur la lancée, son commissaire, le colonel Camille Favre, crée une «Société auxiliaire du Musée» qui promeut le lancement d’un nouveau concours en vue d’un bâtiment assez vaste pour réunir toutes les collections dispersées à travers la ville.

Cette initiative se combine avec une autre circonstance favorable, l’élection au conseil administratif, en 1898, de Charles Piguet-Fages. C’est un radical du genre activiste, cabinotier comme son père, membre de cette «Fabrique» genevoise qui tient l’éducation et la formation pour la base du progrès social. Chargé du Service des écoles et musées, il est prêt à consacrer toute son énergie au développement scolaire et culturel. Dès 1899, il s’associe aux groupements artistiques genevois, dont la Société auxiliaire du Musée, pour entretenir un mouvement d’opinion en faveur de la construction du «musée central». Entre autres soutiens, il a celui de Charles Galland, austère banquier protestant, ami des arts, bienfaiteur des méritants dans le besoin et partisan du musée depuis la première heure. En 1900, le concours est lancé. Quarante-trois projets sont reçus, parmi lesquels vient en tête celui de l’architecte genevois Marc Camoletti, auteur déjà du Victoria Hall et de la poste du Mont-Blanc. Dans le style de l’école française des Beaux-Arts dont il est un adepte zélé, Camoletti offre les plus grands volumes en jouant sur le dénivellement entre la Vieille-Ville et les boulevards modernes, sur le site des Casemates et de l’Observatoire.

Genève a maintenant un plan pour son musée. Une nouvelle circonstance lui fournit les moyens de le construire. Charles Galland meurt en 1901. Sans héritier, le vieux Genevois «d’aspect rigide, toujours vêtu de noir et cravaté de blanc, détestant le bruit et les enfants tapageurs», comme dit un contemporain, lègue l’entier de sa fortune, plus de huit millions de francs, à la Ville de Genève. Une somme dans laquelle le conseil administratif entend puiser pour le musée. Encore faut-il que le Conseil municipal soit d’accord. Discussion. Renvoi en commission. Avec le don du banquier, la gauche veut construire des maisons ouvrières dans le quartier des Grottes. Les promoteurs immobiliers s’y opposent. Ils revendiquent les sommes pour eux, avec promesse d’assainir des logements existants. Qui n’a pas de prétentions sur le legs Galland!

Celui-ci est alloué par le Conseil municipal dans sa séance du 20 avril 1902: il y en a pour l’élargissement de rues, pour la refonte de la cloche de la cathédrale, pour des prix artistiques et éducatifs, pour la bibliothèque publique, pour la restauration d’un temple, pour un hôtel municipal, etc. Il y a un million et demi pour des maisons ouvrières et, finalement, trois millions pour la construction du «musée central», honoraires de l’architecte compris, précise Piguet-Fages.

Prison philanthropique

Le premier coup de pioche est donné en janvier 1903. La cérémonie de la première pierre est reportée dix-huit mois plus tard, quand le bâtiment est déjà très avancé. Un coffret de documents est scellé dans le ciment. Il contient des photographies des travaux du musée, la liste des matériaux employés, des journaux, des monnaies, des médailles, l’annuaire officiel, les noms des diverses autorités ainsi que la liste des événements qui ont marqué l’année genevoise. «Genève, unie à la Confédération suisse, a tous les privilèges de la liberté et de l’indépendance, y est-il écrit. Puissent les siècles futurs, avec l’aide de Très-Haut, lui garantir ces inestimables bienfaits.»

L’architecte remet son quadrilatère de 4000 m2 au conseil administratif en décembre 1909. L’inauguration du musée, garni de toutes ses collections, a lieu en octobre 1910.

Pendant les longues années de la construction, les Genevois ont pu satisfaire leurs humeurs négatives. L’écrivain Gaspar Valette en donne un aperçu dans une chronique de 1906 du Journal de Genève. L’un de ses amis trouve le musée «affreux». Valette concède qu’il est «vaste, lourd, épais, massif». L’autre insiste: le bâtiment est «dénué de tout caractère. Cela pourrait aussi bien être un hôtel des postes, une préfecture, un garage monumental ou une prison philanthropique.» «Tu exagères», dit l’écrivain, plaidant la patience, au moins jusqu’à la finition, pour voir. L’ami ne veut rien entendre. Il n’aime pas. Il ne veut pas. Un point, c’est tout.

Il y a toujours des Genevois pour ne pas entendre, ne pas aimer, ne pas vouloir, un point, c’est tout. Aujourd’hui, ils adulent Camoletti, pour ne pas avoir Nouvel. Aiment-ils vraiment l’art?

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