L'invité

La BNS face à la réforme monnaie pleine

L’initiative populaire peut être la solution à l’impasse des politiques monétaires actuelles

Récemment, le président de la Banque nationale suisse (BNS), Thomas Jordan, a qualifié l’initiative populaire «Monnaie pleine» lancée par 115 000 citoyens suisses de «hasardeuse» car, selon lui, l’abolition du privilège de création monétaire des banques, pour confier cette mission à une autorité centrale capable de la réguler au mieux des intérêts du pays, ferait de la Suisse une exception dans le monde.

Dans la bouche d’un banquier central, l’utilisation du terme «hasardeux» ne pouvait que faire sursauter un partisan de cette initiative. En effet, une fois éliminé le sens de «bases fragiles, hypothèses sans fondements» que cet adjectif peut avoir, vu le pedigree exceptionnel des économistes qui ont posé les principes de cette réforme dans la pensée économique, il ne restait plus que le sens commun dans le Larousse: «projet dangereux, risqué, aléatoire…». Mais, alors, le qualificatif de Monsieur Jordan devenait incongru au regard des politiques actuelles des banques centrales et il convenait de redéfinir les canons d’une conduite prudente afin de comparer ces politiques et le projet Monnaie pleine.

Une création monétaire effrénée

En effet, devant l’ampleur de la crise de 2008, induite par les dysfonctionnements du système monétaire et financier actuel, les banques centrales se sont lancées dans des «politiques non conventionnelles», totalement inusitées dans l’histoire économique mondiale, dont les fondements théoriques et empiriques apparaissent relever plus de la croyance que de la science. Ainsi, dans l’espoir de relancer la machine économique, ces politiques se sont traduites par une création monétaire effrénée – les banques centrales rachetant des actifs de toutes sortes –, appuyée, vu son inefficacité, par l’imposition de taux d’intérêt négatifs sur les réserves des banques (encore un phénomène jamais observé dans l’histoire). Les conséquences sont visibles pour chacun:

– Une accumulation astronomique de liquidités dans les bilans des banques (pour la seule Suisse, plus de 400 milliards de francs, soit plus de 60% du PIB), véritable «épée de Damoclès» pesant sur l’équilibre monétaire des pays.

– Une «répression financière» sans précédent, avec des taux d’intérêt nuls, voire négatifs, entraînant des transferts de revenus et de richesse jamais vus des prêteurs vers les emprunteurs et les banques; un brouillage de toutes les décisions rationnelles d’investissement compte tenu des niveaux absurdes atteints et de l’écrasement des primes de risque; une déstabilisation de toute la stratégie d’accumulation patrimoniale des ménages et, particulièrement, des générations montantes; corrélativement une mise à genoux des fonds de pension; une accumulation dans les bilans d’actifs à très faibles rendements, porteuse pour le futur de risques considérables de pertes en capital…

– Des bulles spéculatives sur les actifs: sur les actions, qui ont été poussées à la hausse par la seule magie de «l’effet liquidité» et de la croyance dans la protection des banques centrales; sur les actifs immobiliers, comme en Suisse où le marché a retrouvé son «pic» de 1991, avant son effondrement qui a perduré jusqu’au début des années 2000…

– La relance indirecte des «guerres de change» dont la Suisse, de par sa position, est une victime toute désignée.

Et tout cela, pour quel résultat, hormis les enrichissements et appauvrissements sans cause que ces actions ont provoqués et le creusement des inégalités qui en a résulté? Pour peu de chose en fait car, telles qu’elles sont conçues, les actions des banques centrales créent leur propre antidote: sachant qu’elles sont «exceptionnelles» et qu’il sera impossible d’en sortir sans casse, les agents économiques n’ont aucune envie de prendre des risques à moyen-long terme et de promouvoir des stratégies de croissance. Ces politiques sont donc aujourd’hui inopérantes tout en accumulant des risques gigantesques pour le futur, en pure perte. Sans doute, les turbulences récentes des marchés boursiers signalent cette prise de conscience dramatique par les acteurs économiques. Comment qualifier une telle situation sinon, au mieux, de «hasardeuse» et au pire de «catastrophique»?

La BNS doit descendre de son piédestal

Dans de telles circonstances, l’initiative «Monnaie pleine» n’acquiert que plus de légitimité et il serait bon que la BNS descende de son piédestal de plus en plus branlant pour entamer un véritable dialogue avec les citoyens suisses inquiets de voir leur destin et l’avenir de leurs enfants compromis par des politiques dangereuses et soucieux de promouvoir des solutions qui, pour être nouvelles, n’en trouvent pas moins leurs sources dans les travaux des économistes les plus prestigieux. A l’analyse, il est clair que la réforme Monnaie pleine répond à toutes les nécessités du temps:

– Un retour des banques centrales sur leur seul vrai métier, la régulation des agrégats monétaires pour assurer la stabilité des prix et le plein-emploi, en ayant en main tous les leviers nécessaires (définition claire des agrégats, instruments adéquats), dans le cadre d’objectifs souples mais aux limites constitutionnellement définies;

– Une refonte de l’articulation politique monétaire/politique budgétaire pour assurer un maximum d’efficacité à la politique monétaire et aux injections de liquidité, dans un environnement qui n’est plus celui, inflationniste, des années 1970-1980 mais plutôt celui, déflationniste et de tendance à la stagnation, d’aujourd’hui.

– Un retour en douceur aux mécanismes de marché dans l’ajustement de l’épargne et de l’investissement et donc à l’efficacité économique, la mise en œuvre de la réforme permettant d’absorber d’un coup tous les excédents de liquidité bancaire hérités de la période actuelle.

– La mise au point de schémas ad hoc pour permettre la neutralisation des mouvements de capitaux intempestifs en cas de mise en place de politique de taux planchers pour le franc.

Face à la situation actuelle, il n’y a que deux attitudes possibles: soit le conformisme et le suivisme qui permettent aux décideurs de protéger leurs intérêts en se trompant avec «tout le monde», comme ils l’ont fait dans tant d’autres circonstances historiques (refus de quitter le système de l’étalon-or dans les années 1920-1930; maintien de l’orthodoxie budgétaire en pleine dépression; refus d’agir contre les phénomènes spéculatifs effrénés dans les années 2000 pour ne pas déroger à la croyance en l’efficience des marchés); soit, devant les tares de notre système monétaire et financier et l’inadéquation de tous nos instruments de régulation, l’audace de penser «out of the box» et de changer de paradigme. Si elle a ce courage, la BNS peut faire l’Histoire et être au cœur du mouvement qui, nécessairement, s’imposera car il est une des réponses clefs aux problèmes de l’économie mondiale.

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