Exposition

Quand l’art entre au grand magasin

Aux Galeries Lafayette, la Galerie des Galeries expose depuis quinze ans la création contemporaine. Le Genevois Samuel Gross vient d’y monter un accrochage de peintures abstraites. Les temples du commerce sont-ils aussi ceux de la culture?

C’est la galerie dans les galeries. Depuis quinze ans les Galeries Lafayette, fondées en 1893, consacrent une partie de leur premier étage à des expositions. A côté des enseignes de luxe, les clients du grand magasin du boulevard Haussmann ont ainsi pu visiter une installation de l’artiste français Xavier Veilhan imaginée à partir de podiums de produits cosmétiques, mais aussi des sculptures du chanteur Philippe Katerine – vous vous souvenez du tube «Louxor J’adoooooore»? – ou encore une exposition du styliste danois Henrick Vibskov, qui présentait là, non pas sa ligne de vêtements, mais sa vision artistique de la création. Une politique d’accrochage volontiers surprenante et hétéroclite pensée depuis 2005 par Elsa Janssen, directrice de la Galerie des Galeries. «C’est un lieu de culture au sein d’un grand magasin qui partage une certaine vision de la création contemporaine», explique celle qui fut formée au commissariat d’exposition et à la gestion de projets culturels. Une vision qui remonte aux fondateurs de l’enseigne que dirigent toujours leurs descendants. «La famille Houzé collectionne l’art depuis longtemps. Dès 1946, elle montrait, mais plus haut dans les étages, des œuvres de Dubuffet et de Nicolas de Staël.»

Garder la ligne

Depuis mardi, c’est un accrochage de peintures qui occupe l’espace de 300 mètres carrés avec ses plaques au plafond qui ondulent comme des vagues. Intitulé All Over, il ne présente que des toiles rayées qui résonnent avec le thème des mises en scène commerciales à l’intérieur du magasin. «Je m’interroge sur la mode aujourd’hui et comment elle dialogue avec les arts plastiques. Et inversement. La tendance printemps-été 2016 montre le retour en force du motif de la bande. Je voulais une exposition qui joue sur cet effet ping-pong où on ne sait plus très bien qui inspire qui et quoi.» Elsa Janssen avait en tête des œuvres abstraites suisses, des toiles de Stéphane Dafflon, de Philippe Decrauzat, d’Olivier Mosset ou encore de John Armleder. «J’ai demandé à Samuel Gross qui connaît bien cette scène de réfléchir à une proposition.»

«All Over,» un catalogue d’œuvres en ligne avec ici des travaux de Liam Gillick, Frédéric Gabioud et les «Free Buren» de Sylvie Fleury.  Thibaut VOISIN

Le Genevois a donc gardé cette ligne. Grand magasin oblige, il a aussi élargi son catalogue. Les 19 artistes exposés ici ne sont pas tous Suisses. L’accrochage, qui prend pour toile de fond une longue peinture murale de bandes grises en deux tons de John Armleder, montre aussi des travaux de Liam Gillick, des coulures de Ian Davenport, une structure gonflable spécialement réalisée pour l’occasion par Hans-Walter Müller et ces étranges pièces des années 1960 du Français Jean-Michel Sanejouand, dont certaines prennent pour support une planche à repasser. «C’est aussi une manière de montrer le rapport très différent qu’entretiennent les artistes avec ce motif, ou non-motif, de la ligne verticale. Il y a l’appropriation avec Francis Baudevin, l’héritage op art d’Amérique latine de Domenico Battista, l’école abstraite de Chicago à travers les trois pièces de Michael Scott et les partitions de Vera Molnar qui sont les traductions graphiques de rythmes musicaux.» Mais aucun Daniel Buren. Le peintre des bandes de 8,7 centimètres exactement aurait pourtant ici toute sa place. Il a décliné l’invitation. A la place, Sylvie Fleury expose deux exemplaires de ses Free Buren, variation libre et gondolée des peintures du Français. «Dans l’histoire de la peinture abstraite, la ligne appartient à son moment le plus héroïque. Je voulais aussi montrer comment cette position radicale est devenue une image, comment elle est passée de la modernité à un champ artistique beaucoup plus pop.» C’est pourquoi il n’y a pas non plus de toiles de l’abstraction zurichoise. Il y a cependant des découvertes. Lena Hilton, jeune artiste parisienne qui peint des bandes superposées avec des infusions de pigments en donnant à ses toiles des allures de sorbet glacé.

«Nos expositions sont exigeantes sur le plan conceptuel, mais elles doivent rester accessibles à tous, aux connaisseurs comme aux néophytes, reprend Elsa Janssen. Nous avons fait une étude pour mieux connaître notre public. La moitié de nos 350 visiteurs quotidiens ne viennent que pour les expositions. Pour une partie des gens, c’est même leur première visite aux Galeries Lafayette.» Un bon deal pour ce paquebot dédié à l’objet chic et stylé qui voit passer chaque jour 100 000 clients.

Expérience visuelle

De l’autre côté de la Seine, Au Bon Marché, grand magasin historique, celui qui inspira à Emile Zola son roman Au Bonheur des dames, l’exposition des sculptures en papier de l’artiste chinois Ai Weiwei vient de se terminer en faisant un buzz du tonnerre. Les temples du commerce seraient-ils aussi ceux de la culture? «Les guides, comme celui d’Intra-Muros ou de Wallpaper, classent notre galerie dans la catégorie des centres d’art. Le grand magasin recherche ce qui est beau en nourrissant le désir et l’esprit à travers une expérience visuelle. L’exposition participe du même principe», continue la directrice, qui profite de son réseau de 60 magasins dispersés à travers la France pour diffuser ses expositions hors de la capitale. Lena Hilton a ainsi été invitée dans le cadre du programme «Windows on Talent» à tendre des toiles sur les vitrines de ces antennes de province. En 2017, Guillaume Houzé donnera un lieu à sa Fondation d’entreprise Galeries Lafayette. Elle emménagera dans un ancien bâtiment rénové par l’architecte néerlandais Rem Koolhaas. «Et sera principalement dédiée à l’aide à la création. Comme une sorte d’incubateur où il n’y aura que des expositions temporaires.»

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