Cinéma

Les César ont fait la part belle aux femmes

La 41e cérémonie d’autocélébration du cinéma français a récompensé des histoires au féminin: «Marguerite», «Mustang» et «Fatima». Un palmarès digne

La France peine à admettre que Hollywood ne se situe pas du côté du Bois de Boulogne. Et l’Amérique peine à reconnaître que les frères Lumière ne sont pas nés sur la côte Ouest. Ce contentieux séculaire ressurgit chaque année à l’occasion de la Nuit des Césars, le raout du cinéma français précédant de 48 heures son précurseur américain, son modèle. Le rendez-vous parisien des professionnels de la profession tend vers le glamour hollywoodien mais, assumant son provincialisme, perpétue l’esprit gaulois et désamorce d’une grivoiserie chaque élan vers le sublime.

Florence Foresti, qui anime énergiquement la soirée, trépigne de joie et chante «On a un Américain!» sur l’air des lampions lorsqu’elle avise l’invité d’honneur, Michael Douglas, assis au premier rang. L’humoriste déclare par ailleurs que «les Américains, ils sont gros. Soit on est svelte, soit on bouffe des chips devant la télé et on fait des films avec des robots qui se changent en voiture.» L’avantage d’être Français et un peu minable, c’est qu’on n’a pas besoin de gros budgets pour tourner, il suffit de se laisser pousser la moustache – n’est-ce pas Vincent Lindon, qui a joué dans «La Moustache» d’Emmanuel Carrère.

Lorsque Michel Douglas, fils de Kirk, cent ans cette année, monte sur scène pour la standing ovation d’usage et un césar d’honneur, il rend un vibrant hommage, en français, au cinéma français. Il se déclare «fasciné par les réalisateurs et les acteurs de ce pays qui a vu naître le cinéma».

«Donne-moi ton cœur»

Un océan sépare toutefois les Etats-Unis de la France. Tandis que du côté de Beverly Hills, ça commence à regimber contre un star-system qui privilégie les vieux mâles blancs au détriment de toute autre forme de vie, la patrie de Voltaire réussit dans le cinéma ce que la politique échoue à mettre sur pied sur le terrain: une reconnaissance de l’altérité. Sur huit œuvres en lice pour le César du meilleur film, trois sont signées par des femmes («Mon roi», de Maïwenn, «Mustang», de Deniz Gamze Ergüven, et «La Tête haute», d’Emmanuelle Bercot). Nombre d’œuvres nominées, et primées, abordent des thématiques liées à l’ethnicité, à la réalité sociale, à la condition de la femme et des immigrés.

«Marguerite», de Xavier Giannoli, est un des films les plus césarisés de la soirée avec quatre récompenses: son, décor, costumes et actrice féminine pour Catherine Frot. Il raconte l’histoire d’une grande bourgeoise qui met tout son cœur à massacrer le trille de la Reine de la Nuit. Rayonnante, Catherine Frot monte sur scène en chantant (juste) «Si tu veux faire mon bonheur, Marguerite, donne-moi ton cœur». Elle rappelle qu’il y a exactement vingt ans elle obtenait le césar du meilleur second rôle «pour «Un Air de famille», et aujourd’hui celui du premier rôle pour un air d’opéra».

Lire aussi: En effeuillant la Marguerite

Quant à Vincent Lindon, jusqu’alors oublié des Césars, il obtient celui du Meilleur acteur pour «La Loi du marché», de Stéphane Brizé. Ce rôle de chômeur en fin de droit lui a déjà valu le prix d’interprétation au festival de Cannes – un doublé que seul Gérard Depardieu avait réussi avec «Cyrano de Bergerac».

Trois souvenirs en attendant demain

Les autres grands vainqueurs de la soirée sont «Mustang» de Deniz Gamze Ergüven (montage, premier film, scénario et musique – signée de Warren Ellis, le compagnon de route de Nick Cave) et «Fatima», de Philippe Faucon (adaptation, espoir féminin pour Zita Hanrot et meilleur film). Le premier raconte l’enfance de cinq sœurs turques massacrée par l’obscurantisme patriarcal: du jour au lendemain les jeunes filles sont retirées de l’école et mariées à de bons partis; les deux cadettes se révolteront contre ce sort inique. Le second s’attache à une immigrée maghrébine au statut précaire qui élève seule ses deux filles dans un pays dont elle ne parle pas la langue.

Justice est enfin rendue au grand Arnaud Desplechin: il est sacré Meilleur réalisateur pour «Trois souvenirs de ma jeunesse», nouveau chapitre de la biographie mouvante de Paul Dédalus, son double cinématographique. Le cinéma français abjure sa tendance protectionniste en attribuant le trophée du second rôle féminin à Sidse Babett Knudsen pour «L’Hermine». La vedette de la série «Borgen» amène un vent frais dans la cérémonie comme dans la comédie de Christian Vincent qui lui doit assurément une part de son succès.

Le phénomène «Demain» récompensé

Le prix du meilleur documentaire est décerné à «Demain», de Mélanie Laurent et Cyril Dion, ce film magnifique et nécessaire explorant des solutions alternatives de développement agricole, énergétique, économique ou politique. «Merci. D’habitude, l’écologie, tout le monde s’en fout», sourit le réalisateur.

Lire également: «Demain» permet de croire à demain

Les morts (Galabru, Rivette, Scola, Zulawski, juste pour 2016…) sont honorés. Juchée sur des échasses, Christine and the Queens donne une interprétation hypnotique de «It’s Only Mystery», le tube de «Subway». Et le César du meilleur film étranger est parti pour «Birdman», d’Alejandro Gonzales Iñarritu, qui raflait quatre oscars il y a un an à Hollywood. «Taxi Téhéran», «Youth» ou «Mia Madre» auraient été plus originaux. Mais il est difficile à Paris d’échapper à l’attraction américaine…

Publicité