Théâtre

Mélodie Richard et Matthieu Sampeur, fiancés de théâtre au nom de Tchekhov

Chaque soir, au Théâtre de Vidy, ils prêtent leur âme à Nina et à Kostia, ces têtes brûlées de «La Mouette.» Ces deux surdoués sont la révélation du spectacle de Thomas Ostermeier. Ils dévoilent les secrets d’une interprétation magistrale

Deux étoiles à table. Et l’impression immédiate que le sortilège de la fiction se prolonge. Mélodie Richard et Matthieu Sampeur sont la révélation de La Mouette, ce spectacle qui chaque soir refuse du monde au Théâtre de Vidy. Le patron de la Schaubühne de Berlin, Thomas Ostermeier, les a choisis pour incarner Kostia, le poète qui voudrait changer la face de la littérature, et Nina, cette écorchée qui se rêve actrice. Un jour, les feux de la rampe la célébreront. C’est son serment secret, son salut, son zénith.

Mélodie et Matthieu, dans le foyer du théâtre, à l’heure du déjeuner. Deux adolescents, pense-t-on. Elle, ses yeux noirs, son pull en v assorti, sa légèreté d’infante qui est un magnétisme. Lui, son visage aigu comme celui de Perceval, son ardeur matinée de rêverie, le bleu du ciel inscrit dans ses pupilles. On voudrait qu’ils nous racontent leur élan tchekhovien, sa grandeur, puis sa pesanteur, son ivresse, puis sa gueule de bois. On voudrait qu’ils nous parlent d’eux, de ce qu’un rôle peut faire à une vie, de ce qu’il ouvre comme trappe ou vasistas.

Au tout début, quand rien n’existe encore, fors le désir, que se passe-t-il? Que font Valérie Dréville, Sébastien Pouderoux, Jean-Pierre Gos, ces bourlingueurs de plateau qui sont, c’est le mot de Matthieu et de Mélodie, leur famille? La peintre Marie Dillard sait-elle déjà que chaque soir, sur scène, son pinceau rêvera le lac de Tchekhov? «Nous nous sommes vus à Lausanne en août, on s’est assis autour d’une table et on a lu très lentement le texte, raconte Matthieu. Thomas Ostermeier nous posait plein de questions. On envisageait toutes les possibilités d’une situation. Il nous connaît, nous avions travaillé avec lui sur Les Revenants d’Ibsen, il voulait continuer avec nous.»


Ces préliminaires sont un classique. Dans le jargon, on dit «travail à la table.» Après le rodage, vient le temps du forage, c’est-à-dire celui de l’inconnu. Thomas Ostermeier demande à ses interprètes de plonger dans leur mémoire comme dans une crique. «Il appelle ça «storytelling», poursuit Mélodie. De la pièce, il extrait des situations. Celle-ci par exemple: «L’homme ou la femme que vous aimez vous trahit.» On n’a pas le droit d’inventer, la matière de ces histoires doit venir de nos vies. Quand l’un d’entre nous a trouvé son récit, il distribue les rôles à ses camarades. On joue et ceux qui regardent peuvent être appelés ensuite à refaire l’improvisation.»

Cette méthode est une forme d’incubation. «A un moment, on réalise qu’on joue la pièce sans le savoir», sourit Mélodie. «Thomas cherche à nous libérer des préjugés qu’on peut avoir sur le rôle, le sens du texte, abonde Matthieu. Le fruit de ce processus, c’est la liberté de l’acteur.» Le foyer est une mare aux canards, techniciens, artistes, chaloupent de tables en chaises; Matthieu et Mélodie échappent à la vague. La Mouette est leur enclave. «Mais à propos, quand est-ce que le costume s’est imposé, cette robe translucide, Mélodie; ce pantalon bleu très flash, Matthieu, et cette veste en cuir qui vous donne un air de trappeur intellectuel?»

«C’est un hasard, répond Matthieu. Au premier acte, Kostia présente son spectacle à sa mère Arkadina, à Trigorine, l’écrivain qu’il déteste. Thomas voulait que j’égorge une tête de bouc. Je portais un jean gris, je me suis dit que j’allais me salir, la costumière m’a alors trouvé un jogging bleu. Quand il a vu ça, Thomas s’est exclamé: «C’est ça.» Cela lui rappelait l’arrogance de ses vingt ans, celle de l’artiste qui veut être reconnu et marginal.» Et cette enveloppe de soie, Mélodie? «Thomas pensait au départ traiter le spectacle de Kostia avec ironie. Il voulait que je le joue en costume de bain avec des seins en pointe, comme les créatures de Paul Mc Carthy. Il m’a demandé ensuite de me glisser dans un oeuf géant. Mais il voulait que je sois attachée à un poteau et avec l’oeuf, c’était pas possible. La robe est arrivée-là et elle a donné un tout autre sens à la scène.»

Comme quoi, l’étoffe fait le spectacle. «Je voulais que la pièce de Kostia soit prise au sérieux, qu’elle ne soit pas risible comme c’est parfois le cas, précise Matthieu. Thomas m’a lancé: «ça dépend de toi.» «Le sacrifice du bouc a du coup pris tout son sens. Il voulait un acte mystique, il pensait aux actionnistes viennois, à la radicalité de leurs actes.» Vous les écoutez et vous êtes sidéré. Aucune pose, mais une honnêteté entêtée, une attention à l’autre qui est leur noblesse de scène et de ville: ces deux s’harmonisent, frère et soeur en théâtre. «Nous avons fait le Conservatoire de Paris presque en même temps, souffle Mélodie. Et c’est le quatrième spectacle que nous partageons, nous grandissons ensemble.»


«Qu’avez-vous de commun avec Nina et Kostia?» Mélodie: «Trop de choses. Il y a des personnages avec qui il est difficile de faire des ponts, ici il y en a trop. Au quatrième acte, Nina revient chez Kostia, deux ans ont passé, elle a perdu ses illusions. Le contraste avec le début est d’une telle violence. Pendant les répétitions, nous percevons l’abîme de ces figures. On peut danser autour. Mais parfois, il faut sauter. Ce qui nous sauve ici, c’est le courant d’amour qu’il y a entre nous tous. Nous formons une communauté d’une grande douceur.»

Matthieu: «Kostia, c’est moi, oui. (silence) Et pas moi. Ce qui est difficile, c’est qu’en moins de deux heures, je passe de l’extrême arrogance, de la joie d’une conquête possible au désespoir.»

Souvent, elle baisse les paupières, comme une héroïne énigmatique de Marguerite Duras. Parfois, ses yeux à lui filent vers le lac et son rivage est une fugue. Ils ont trente ans, ils en paraissent vingt. Elle se souvient de sa jeunesse à Dijon, sa scolarité modèle, son projet d’être institutrice. Puis ses dix-sept ans où l’amour s’en mêle, où les études s’empêtrent, où le théâtre est une pirouette, comme elle dit. La suite, c’est le grand boulevard, le comique sous pression à Paris. Elle enchaîne les rôles, mais elle veut autre chose. Le Conservatoire de Paris est un premier port d’attache. Au même moment, Matthieu a quitté Milly-les-Bois, la ville de son enfance, celle aussi où s’est éteint Jean Cocteau. Il tente la même école. Une galaxie prend forme.


Mais pourquoi le théâtre? Mélodie, qui a notamment joué devant les caméras de Christophe Honoré et d’Abdellatif Kechiche, a ces mots: «Ce que je peux vivre avec Krystian Lupa et Thomas Ostermeier, avec Valérie Dréville qui à 17 ans était mon modèle, est une expérience de vie qui va tellement plus loin.» Matthieu: «L’idéal, ce serait de faire les deux.» Quand elle offre un livre, Mélodie choisit Belle du Seigneur. Elle a lu et relu ce mausolée de la passion érigé par Albert Cohen. Lui opte pour Mars de Fritz Zorn ou Aurélien d’Aragon. Jouer, affirme le maître polonais Krystian Lupa, «c’est tuer l’acteur qui est en soi…» «C’est exactement ça, s’emballe le duo. ll y a des soirs où Lupa nous disait que le public était notre ennemi et que nous n’avions pas à nous laisser caresser comme des chiens. Cette disposition d’esprit oblige à inventer un autre rapport avec le spectateur.»

Et La Mouette, est-elle accomplie? «Ah, ça non, proteste Mélodie. Dans le dispositif, nous sommes tout le temps présents sur scène même quand nous ne jouons pas, nous voyons ce que nos partenaires font, ça pousse à inventer d’autres choses.» Les jours de représentation, elle bivouaque dans sa loge, lui débarque au dernier moment pour amener sa vie sur le plateau, pour «qu’il n’y ait pas de césure.» Mélodie et Matthieu habitent le rivage de Tchekhov comme deux chevreuils. Ils sont indomptés et doux. Ils ont l’aube comme parure. On les suivra à la trace.

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