Grande interview

«Einstein aussi était un réfugié. Et si le prochain génie était au milieu du flot?»

Président d’honneur du Prix Pictet, Kofi Annan évoque son rapport aux images et le rôle des artistes, les attentats de Paris et son espoir que la jeunesse puisse changer le monde

La sixième édition du Prix Pictet a pour thème «Disorder» et pour parrain Kofi Annan. Les douze finalistes du prestigieux concours de photographie affichent leurs préoccupations sur les murs du Musée international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge: crise des réfugiés, réchauffement climat ique, recyclage des déchets… Autant de dossiers que l’ancien secrétaire général des Nations unies suit de près.

Le Temps: Pourquoi cette implication dans le Prix Pictet?

Kofi Annan: J’ai toujours apprécié l’impact de la photographie, sa capacité à porter un message. Aujourd’hui, tout le monde est pressé en permanence. La communication est devenue incontournable et nous essayons tous les moyens de transmettre des informations: la photographie est sans doute l’un des plus efficaces, car elle est immédiate et instantanée. Je pense aussi qu’il est important d’encourager les artistes et de leur demander d’utiliser leur créativité pour évoquer les enjeux du monde actuel.

- La thématique de cette sixième édition est le désordre. Vous sentez-vous spécialement concerné?

- Absolument. Il n’y a qu’à regarder autour de nous. Où que l’on se tourne, il y a le changement climatique, les guerres civiles, les déplacements de personnes, toutes ces situations qui affectent d’abord les femmes et les enfants. A cela s’ajoutent la crise économique, la pauvreté. En Afrique, certaines populations sont toujours étranglées et essaient de survivre, mais elles n’y parviennent pas sans l’aide internationale. Le fait que des artistes captent tout cela et le restituent est vraiment quelque chose d’utile.

En 1993, Kofi Annan est nommé secrétaire général adjoint aux opérations de maintien de la paix HOCINE ZAOURAR

- Justement, que pensez-vous des travaux des douze finalistes?

- Ils ont été choisis sur un groupe de 400, ce qui indique la qualité de la sélection et le travail difficile du comité. Si vous regardez les images de Maïdan, la place centrale de Kiev où ont eu lieu les nombreuses manifestations, l’expression des visages, vous verrez toute la détermination des gens à obtenir la liberté, à décider de qui va les gouverner et à refuser l’oppression. Ce travail de Maxim Dondyuk en dit très long.

- Quid de la gagnante, Valérie Belin?

- La série Still Life est très intéressante parce que produite à partir de tous ces objets que nous collectons. Elle demande: «Avonsnous besoin de cela? Avions-nous besoin de l’acheter, de le garder?» Nous avons perdu un peu de temps et d’argent pour chacun de ces articles. Le fait de les mettre bout à bout interroge sur le sens de cette accumulation et l’endroit où tout cela va finir. Regardez cette décharge au Ghana, Agbogbloshie [ndlr: le travail de Pieter Hugo présenté dans l’exposition], où finissent les composants électroniques de nos ordinateurs et de nos téléphones. L’Occident n’en a plus besoin et ne veut pas se charger des déchets qu’il produit, alors il les envoie dans le tiers-monde. Cela pose problème au niveau du climat et de la santé, mais soulève aussi la question de ce que les pauvres sont prêts à faire pour survivre. Ils supportent les pires conditions de travail et endossent tous les risques. Nous devons absolument adopter une régulation internationale pour empêcher ce genre de transferts dangereux.

En 1997, il succède à Boutros Boutros-Ghali comme septième secrétaire général des Nations unies Marty Lederhandler

- Les séries abordent des thèmes variés, de la crise des réfugiés au braconnage en passant par les catastrophes climatiques. Quelle est l’urgence?

- Je pense que le plus gros défi aujourd’hui est le changement climatique. Parce que si nous n’agissons pas de manière responsable pour essayer de contenir ces changements, nous allons échouer dans tout ce que nous entreprenons. Tout le monde parle aujourd’hui de développement durable et de croissance, mais tout cela dépend des mesures que nous prendrons pour protéger notre planète. Pas seulement pour nous, mais aussi pour les générations futures. C’est pour cela que j’encourage les jeunes à être actifs dans la lutte pour un monde plus propre. C’est leur monde, celui dont ils vont hériter. Un proverbe africain dit: «La terre n’est pas nôtre, elle est un trésor qu’on nous a confié, pour nos enfants et petits-enfants.» J’espère que ma génération sera à la hauteur de cette confiance. Parfois, j’en doute.

- Vous dites encourager les jeunes. A travers votre fondation?

- Oui, nous organisons beaucoup de rencontres et faisons passer le message que personne n’est trop jeune pour être un leader. Cette année, par exemple, nous lançons une initiative menée par des jeunes, pour des jeunes, qui vise à contrer l’extrémisme violent. Il s’agit de réaliser un manuel pour déconstruire les narratifs utilisés par les radicaux de l’extrême droite, les islamistes ou autres. Partout dans le monde, je rencontre des jeunes qui font des choses incroyables, qui sont déjà des leaders mais ne s’en rendent pas compte. Lorsque vous parlez de leadership, les gens pensent que vous leur demandez de résoudre des problèmes immenses, mais non, il s’agit d’agir dans sa communauté, à l’échelle de son école ou de sa ville. Les jeunes en sont capables mais nous devons les encourager. Les anciens doivent leur transmettre le savoir et leur passer la main. La jeune génération a aussi des choses à nous apprendre, en particulier concernant les sciences ou les innovations technologiques. Elle est en train de créer un nouveau monde quand nous avons parfois tendance à nous concentrer sur celui d’hier ou d’aujourd’hui.

- En remettant le prix à Valérie Belin, vous avez évoqué la «fragilité de la présomption» humaine, le fait que l’homme croit avoir plié la nature à sa volonté. L’humanité est-elle la cause de tous les dérèglements?

- Oui, l’homme a créé nombre des problèmes avec lesquels nous devons vivre aujourd’hui. Comparez ce soi-disant homme moderne avec certaines sociétés indigènes comme celles vivant en Inde, dans le Kalahari ou en Namibie, en totale harmonie avec la nature. Ou celles qui habitent en Amazonie et n’ont jamais détruit la forêt. L’homme moderne – je dis bien homme, car ce ne sont généralement pas les femmes qui causent ces problèmes – a le sentiment qu’il peut dompter la nature, sans comprendre qu’il en fait partie et doit vivre en harmonie avec elle. Mais je crois que les jeunes ont davantage conscience de cela.

En 2001, l’ONU et Kofi Annan reçoivent le Prix Nobel de la paix «pour leurs efforts en faveur d’un monde mieux organisé et plus pacifique» JUNGE HEIKO

- Le lendemain de la cérémonie à Paris survenaient les attentats du 13 novembre…

- Cela a été un véritable choc. J’ai quitté la ville quelques heures avant les attaques. Bijan, mon porte-parole, est un grand fan du football. Il m’a accompagné à l’aéroport et s’est ensuite rendu au Stade de France pour assister au match entre la France et l’Allemagne. Heureusement, il en est revenu sain et sauf. Le lendemain, mon fils m’a appelé de Londres pour savoir comment j’allais; je ne savais pas de quoi il me parlait. J’ai allumé la télévision et découvert qu’ils avaient tué tous ces gens. C’est la perversité du terrorisme: intimider une population entière. Vous y songez en zone de guerre, mais pas dans un restaurant, un stade ou une salle de concerts au cœur de Paris. Là, vous atteignez les gens dans toute leur vulnérabilité et leur innocence. Cela souligne la monstruosité des attentats. Bien sûr, les Parisiens essaient de se relever, de ne pas se laisser intimider, mais pour certains, cela prendra du temps.

- Alixandra Fazzina aborde dans son travail la «crise des réfugiés». La situation occupe le devant de la scène depuis de nombreux mois. Comment ressentez-vous les choses?

- Lorsque nous considérons la situation des réfugiés, nous devons comprendre qu’il pourrait s’agir de n’importe lequel d’entre nous. Il n’est facile pour personne de faire sa valise et de quitter son pays pour un avenir incertain. Nous devons avoir de l’empathie et de la sympathie pour ces migrants et ces réfugiés. J’ai été touché par les Européens, en particulier les jeunes, qui sont venus à leur secours. Je sais qu’il y a cette préoccupation de savoir comment gérer un tel afflux. Mais nous parlons d’une Europe de 500 millions d’habitants. L’Union européenne aurait pu développer une approche commune pour absorber un million de réfugiés, un nombre très gérable. Pensez que des pays comme le Liban en ont accueilli 1,5 million, la Jordanie plusieurs millions. Nous devons mettre cela en perspective; ces pays relativement pauvres ont fait beaucoup plus de sacrifices que nous qui vivons en Europe.

Il est très décevant de constater que quelques Etats européens ont tout simplement refusé de coopérer. Lorsque vous appartenez à une union, vous ne pouvez pas repousser le problème chez votre voisin. Ce n’est pas une stratégie durable. J’espère que les pays de l’UE trouveront un accord sur ce point important. Ils doivent également se souvenir d’une chose: j’ai un poster depuis longtemps, émanant du Haut-Commissariat pour les réfugiés, on y voit Einstein et ces mots: «Un paquet de vêtements, ce n’est pas la seule chose qu’apporte un réfugié avec lui.» Einstein était aussi un réfugié et vous ne saurez jamais qui est le prochain génie au milieu du flot. Et pas seulement cela. Si vous regardez les statistiques, 40% des 500 entreprises les plus fortunées du globe ont été fondées par des réfugiés ou des descendants de réfugiés. Nous ne devons pas traiter ces gens comme des vauriens, mais comme des personnes désespérées qui ont besoin de soutien et qui, en même temps, représentent une grande opportunité pour nos sociétés.

- Votre fondation agit-elle dans ce domaine?

- Lorsque la crise a commencé, nous avons rédigé une lettre avec plusieurs agences des Nations unies à tous les leaders européens. Nous effectuons également beaucoup de médiation et travaillons à la bonne gouvernance. Il est incompréhensible que dans le monde actuel, certaines élections censées être l’outil permettant le transfert du pouvoir de manière pacifique et démocratique causent violences et tensions. Dans un autre registre, nous œuvrons à accroître la productivité des petits fermiers africains, car nous pensons que ce continent doit être capable de se nourrir. Il dépense aujourd’hui 35 milliards de dollars par an pour importer de la nourriture! La plupart des problèmes évoqués ont des solutions, mais la difficulté réside dans l’absence de leadership et la lâcheté des politiciens. La mission de ma fondation est de mobiliser les volontés politiques afin de faire avancer les choses. Nous poussons ceux qui possèdent du pouvoir et de l’influence en user de manière constructive. Je maintiens qu’avec une volonté politique suffisante, nous pouvons résoudre la majorité des problèmes mondiaux.

En 2007, l’ex-secrétaire général lance la Fondation Kofi Annan, à Genève. Il est ici entouré de Ngozi Okonjo-Iweala, Aicha Bah Diallo, Salim Ahmed Salim, Martti Ahtisaari et Mary Robinson Chris Young

- Quel est le rôle des artistes dans cette marche du monde?

- Ils ont évidemment un grand rôle à jouer, de par leur esprit créatif, leur façon de communiquer et leur manière de regarder le monde. Souvent, ils guettent par-dessus les clôtures. Ils nous touchent au cœur, et touchent parfois notre cœur avant notre esprit! Leur compassion est primordiale.

- Une photographie a-t-elle le pouvoir de changer les choses? Je pense à l’image du petit Aylan…

- C’est un très bon exemple. Cette image a mobilisé le monde entier. Il y en a quelques autres dans l’histoire, par exemple cette petite Vietnamienne brûlée par le napalm, qui a sensibilisé l’opinion publique à la situation. Une photographie dit parfois plus que cent pages. J’encourage les photographes et les dessinateurs à travailler en ce sens. Nous avons exposé Cartooning for Peace ici à Genève, organisation dans laquelle je suis aussi impliqué.

- Une œuvre a-t-elle bouleversé la donne d’une situation lorsque vous étiez secrétaire général des Nations unies?

- Les images des avions percutant les tours du World Trade Center ont changé le monde et les relations internationales. L’attitude américaine a engagé le monde entier. Mais c’est l’autre extrême.

- Il y a ici des travaux documentaires, comme la série de Pieter Hugo sur la décharge de composants électroniques au Ghana, et conceptuels, comme les restes d’abeilles collés de Matthew Brandt. Les deux démarches ont-elles la même force de dénonciation?

- Les artistes savent très bien dans quel but ils produisent une œuvre et beaucoup diffusent le même message. Parce que lorsque vous travaillez sur un thème, les choses sont connectées. Par exemple, si vous vous intéressez aux problèmes environnementaux, vous savez que les abeilles sont menacées. La série de Matthew Brandt pour évoquer cela est remarquable parce qu’elle est originale. Et prenez le travail de Yang Yongliang. De loin, cela semble un très beau paysage, de magnifiques montagnes. De près, vous vous apercevez qu’il est composé de structures de métal et de béton, de constructions humaines. Parfois, je me promène seul en voiture, dans la nature. D’abord je vois un très beau paysage, puis apparaît un édifice. Et je ne peux m’empêcher de me demander qui est l’architecte qui a osé poser cela au milieu d’un endroit aussi parfait. Mais d’un autre côté, nous avons besoin de maisons. Essayons de les construire d’une manière qui respecte la nature.

- Quel est votre rapport à la photographie?

- Lorsque j’étais jeune, je faisais beaucoup de photos, d’objets notamment. Malheureusement, quand j’ai été nommé secrétaire général des Nations unies, c’est moi qui suis devenu l’objet! Ce qui n’est pas toujours très amusant. J’appelle les photographes «les derniers dictateurs» parce qu’ils disent «Serrez-vous la main», «Souriez», «Encore une photo» et tout le monde obtempère, même les dictateurs. Cela dit, ils font un travail formidable et certains le font très vite, comme le vôtre. Aujourd’hui, je prends moins de photos, quelques-unes avec mon téléphone, mais jamais de selfies! 

«Disorder», Prix Pictet, jusqu’au 8 mai au MICR, à Genève. Puis à Zurich.


Kofi Annan en quelques dates clés 

1938 Naissance au Ghana.

1958 Etudes en économie à l’Université scientifique et technologique de Kumasi, au Macalester College aux Etats-Unis (1961) puis à l’Institut universitaire des hautes études internationales, à Genève (1961-1962). Maîtrise en sciences de gestion au Massachusetts Institute of Technology (1971-1972).

1962 Fonctionnaire d’administration et du budget auprès de l’Organisation mondiale de la santé, à Genève. Kofi Annan occupe ensuite des postes à la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique, à la Force d’urgence des Nations unies, au Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés à Genève, puis au siège des Nations unies à New York.

1992 Sous-secrétaire général de Boutros Boutros-Ghali.

1993-1996 Secrétaire général adjoint aux opérations de maintien de la paix.

1997-2006 Secrétaire général des Nations unies. Il lance notamment un plan de rénovation de l’organisation.

2001 Prix Nobel de la paix.

2007 Fondation Kofi Annan.

2012 En février, nommé envoyé spécial conjoint ONU-Ligue des Etats arabes pour la crise syrienne. Démission en août.

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