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Vidy à l’heure du chaos

Pour raconter l’étouffement, Séverine Chavrier voit les choses en grand. Son spectacle «Nous sommes repus mais pas repentis» convoque la musique, le cinéma, le théâtre et le mouvement

Séverine Chavrier est une disciple de Rabelais. Pour dire la saturation familiale, mais aussi les enfermements esthétiques, cette jeune Française qui a étudié le piano à Genève voit grand, très grand. Décor chargé, musique de Wagner en flux quasi-continu, film tourné sur les bords du Léman et projeté en format géant, vidéo en direct qui se superpose au film ou encore jeu expansif, accompagné de grimaces et de mouvements: «Nous sommes repus mais pas repentis», à voir à Vidy, ne se contente pas d’énoncer l’étouffement, il le rend vivant. Une belle manière de relayer la détestation érigée en monument de Thomas Bernhard, auteur autrichien en guerre contre son pays et dont «Déjeuner chez Wittgenstein» sert de base à cette fresque de la survie.

Personne n’échappe à son destin. Très vite, du foyer à la société, les rôles sont distribués et gare à celui qui cherche à briser le moule. C’est cet accablement du même, cette fatalité de la répétition et, dans la foulée, ce rétrécissement de la pensée que stigmatisent Thomas Bernhard et Séverine Chavrier. La situation? Ludwig Wittgenstein, philosophe phare du XXe siècle et patient régulier de Steinhof, un asile d’aliéné, rentre chez lui, auprès de ses sœurs qu’il aime et hait à souhait. Un repas l’attend, le banquet de tous les excès.

Champ de bataille

Visuellement déjà, la salle René-Gonzalez a des airs de pugilat. Au sol, trois tas de vaisselles brisées. Sur celui du milieu tangue la table en bois, ring de tous les ébats. Sur les côtés, des dizaines de disques vinyl font tapis. «Je hais la musique de Wagner!», clame plusieurs fois Wittgenstein et Bernhard derrière lui. Autres éléments de cet affolement? A jardin, un piano qui va hurler bientôt. A cour, une bibliothèque géante et presque vide qui raconte la faillite des cerveaux. Et encore, un buffet rempli à ras bord, de victuailles et de vaisselle qu’il faudra bien exploser -pourquoi cesser le massacre?- et, au fond, trois lits de camp alignés, frêle esquif dans ce vaste chaos.

Le décor est déjà épique, mais ce n’est pas tout. Sur murs de la salle, un film montre la fratrie en liberté. Une ode aux horizons ouverts sur laquelle viennent se projeter les images du repas fermé, à couteaux tirés. Effet de contraste. Le frère multiplie ses frasques, les visages des sœurs sont crispés, chaque échange raconte l’héritage plombé. Au centre, donc, Ludwig, bouffon infatigable et désespéré, incarné par le très électrique Laurent Papot. Pour lui, rien n’est trop. Il casse la vaisselle à coup de marteau, renverse la table qui finit en morceaux, fait rebondir une pomme en plastique dont il vante les mérites avec l’accent provençal, escalade une échelle qui le lâche en route, finit la tête dans l’assiette. Cet homme, tout en frime frelatée, est le symptôme d’un grand mal de l’époque qu’il résume ainsi: «Tout nous tombe sur les nerfs, la pensée manque.»

Trois époques en une

Quelle époque, au fait? Celle de Wittgenstein, Juif et condisciple de Hitler à la Realschule de Linz qui, dit-on, aurait inspiré son antisémitisme au futur Führer? Un temps de peste que Séverine Chavrier évoque en scène avec l’apparition de soldats bottés et casqués. Ou l’époque de Bernhard, ces années post-traumatique durant lesquelles les intellectuels autrichiens ont réclamé à leur pays un mea culpa qui n’est jamais arrivé? Ou encore notre époque, affolée par le péril écologique et l’explosion du sens malmené par l’hypercommunication? Le mérite de Séverine Chavrier consiste à convoquer toutes ces couches d’inquiétude, jusqu’à questionner le théâtre et ses limites dans le dernier tiers de ce spectacle très ambitieux.

Trop ambitieux? Oui, sans doute, mais l’affaire va perdre en gras, murmure-t-on. En l’état, il faut par moments s’extraire de cet assaut sous peine de finir timbré. Mais on est sous le charme aussi de ces comédiens tellement affûtés. On a déjà dit l’explosivité de Laurent Papot dont les facéties font rire. Il faut dire l’étrangeté de Marie Bos qui joue la sœur aînée. Une voix qui oscille entre la babydoll et la tenancière de troquet. Une silhouette gracile qui flotte dans ses bottes. Un rôle de controlfreak -la sœur aînée compense le manque affectif par le nettoyage frénétique- que la belle restitue avec des airs de fantôme égaré… Aux côtés de Séverine Chavrier qui compose la sœur cadette, plus musclée, plus butée et dont le piano remplace souvent les mots, la comédienne lunaire amène au spectacle sa part rêvée. La soirée est saturée, oui. Elle regorge surtout de matières passionnantes à explorer.


Nous sommes repus mais pas repentis, Théâtre Vidy-Lausanne, jusqu’au 20 mars, 021 619 45 45, www.vidy.ch

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