Spectacle

Chocs en série au Théâtre de Vidy

Deux créations formidables ont fait passer le frisson dans le foyer de la maison lausannoise. Le Bernois Milo Rau bouleverse avec son évocation de la tragédie rwandaise. Quant au Zurichois Tom Luz, il offre une symphonie astrale aussi hallucinante que poétique

Le fracas du ciel au Théâtre de Vidy. Ce week-end, le public a cru perdre la tête cent fois, tant l’offre était marquante, à l’enseigne de Programme commun – ce festival qui réunit l’Arsenic, Sévelin 36 et la Manufacture. Dans la grande salle, le musicien et metteur en scène zurichois Tom Luz, 33 ans, invitait à une odyssée de l’espace hallucinante, titrée Unusual Weather Phenomena Project. A la Passerelle, le Bernois Milo Rau confrontait l’homme européen au désastre rwandais de 1994, ce printemps sanglant où des centaines de milliers de Tutsis sont massacrés par des Hutus, où la vengeance s’institue en fatalité, où les témoins étrangers sont terrassés. La pièce s’intitule Compassion, L’histoire de la mitraillette, elle est bouleversante.

Pourquoi Compassion, L’histoire de la mitraillette, vous saisit? Grâce à l’intelligence d’abord d’un dispositif qui intègre le spectateur, qui le prend à témoin, qui n’attend pas de lui qu’il juge, mais qu’il soupèse les conditions d’un désarroi. Derrière une table, l’actrice Consolate Sipérius jette des yeux philosophes et enfantins sur la salle. Elle est née au Burundi en 1989, elle a vu ses parents exécutés en 1994, elle a été adoptée par une famille belge. Jouer est son métier, sa ligne de crête, son salut peut-être. Elle parle donc et ses mots rappellent que le théâtre, c’est d’abord un messager qui s’avance vers les siens pour leur dire ce qu’il a vécu au loin. Dans sa bouche, l’horreur d’une communauté décapitée. Dans sa voix claire, la malice de ceux qui ne sont plus dupes de rien.

La faillite d’une bonne âme

Consolate Sipérius est la part irréductible de l’histoire. Mais voici que surgit la fiction, cette autre façon, chez Milo Rau, d’accéder à une vérité. Voyez-la, elle a le magnétisme d’Ursina Lardi, cette Suissesse qui fait carrière en Allemagne et qui joue ici une coopérante, fleur bleue bientôt fanée. Elle pose des talons étourdis sur un grand bazar carbonisé, meubles éventrés, pneus crevés etc. Et elle raconte, face à une caméra, ses 19 ans, l’école normale pour devenir institutrice, l’ambition d’être utile, la formation express dans un organisme qui parachute ses pupilles en Afrique. A l’écran, son visage vous aspire; son masque de beauté hitchcockien se lézarde et vous aussi.

Dans la continuité de Hate Radio – immersion dans la terrifiante Radio des Mille Collines à l’affiche de La Bâtie en 2014 – et de The Dark Age (à Vidy l’an passé), Milo Rau transforme le théâtre non pas en tribunal, mais en agora; les acteurs non pas en procureurs, mais en hérauts sans tapage. Il ne proclame rien, il fait chuchoter les rescapés et quand ils ne sont plus là, il invente un personnage. Ursina Lardi et lui-même ont séjourné en Afrique centrale, ont écouté la pluie persécuter la tôle, ont entendu chanter les survivants. De cette friction est né un scénario vraisemblable, la fable d’une Occidentale pleine de cran et d’ignorance, d’idéal et de candeur fatale. Sur le gradin, vous êtes le chœur. Cette fille qui vous ressemble revient de voyage et son récit lacère.

Un poème sonore à la Umberto Eco

L’orage encore, mais tout autre dans Unusual Weather Phenomena Project. Le ciel gronde, comme un titan enroué. Au sol, des enregistreurs à bobines mémorisent les humeurs de la météo. Mais apparaît un homme élégant comme à l’opéra, barbe d’anthroposophe. C’est un savant dandy. Autour de lui, un trio en smoking. Devant eux, des ballons blancs flottent comme autant de balises astrales. Surprise, un chevalier traîne ses poulaines. De son heaume monte un chant divin. Tom Luz dit s’être inspiré de William R.Corliss, physicien qui a consacré sa vie aux phénomènes inexpliqués. Son spectacle, aérien et envoûtant, rappelle ceux de l’Allemand Heiner Goebbels – Paysage avec parents éloignés par exemple, au Grand Théâtre en 2002. Tout est enfantin et sophistiqué à la fois. Jules Verne et Umberto Eco s’y donnent la main. Le rayon vert est notre butin.

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