Expositions

A Paris, les artistes jouent avec la photographie à l'enseigne du festival Circulation(s)

51 jeunes talents européens sont exposés au Centquatre. La mise en scène, de soi et des autres, est au cœur de leurs préoccupations

On jongle, on danse, on déclame sous la verrière des anciennes pompes funèbres parisiennes. Le premier soleil du printemps réchauffe la cour intérieure du Centquatre, les saltimbanques répètent leurs tours. Un foisonnement joyeux et hétéroclite; le festival de la jeune photographie européenne est à l’image du lieu qui l’abrite. 51 artistes sont exposés pour cette sixième édition de Circulation(s), et chacun y va de son numéro. Quelques tendances, pourtant, finissent par émerger, de la France à la Bulgarie, en passant par la Suisse (lire Sortir du 26 mars, sur la présence de l’Ecal). La mise en scène de soi et la surconsommation d’images à l’heure des réseaux sociaux figurent parmi les questionnements de ce cru 2016.

Romain Leblanc, dans une série évidemment intitulée «Ma vie est plus belle que la vôtre», affiche des selfies au tennis, sous le sapin de Noël, chez le dentiste, dans le bain, zappant devant la télévision, mangeant du lard, aux toilettes – le rouleau de papier dans une main et le téléphone dans l’autre, etc. Au Centquatre, les images sont littéralement collées sur un mur, accompagnées de quelques «like» et commentaires. Elles se répètent et l’on ne sait pas si c’est par commodité ou pour souligner la vacuité du quotidien de ceux qui le partagent.

Parapluies cassés

Mathieu Roquigny, lui, empile les vieux postes de télévision. Sur chacun d’eux, ou presque, une série d’images monothématiques défile plus ou moins rapidement: il y a les animaux de compagnie, les WC, les cendriers, les clichés surexposés, les parapluies ou les vélos cassés, les couches de bébé, les formes du hasard évoquant un pénis… «Il y a quelques années, je me suis aperçu que je prenais toujours un peu les mêmes choses en photo, alors j’ai décidé d’institutionnaliser cette pratique, souligne l’auteur de ce journal aux 10000 images. C’est l’idée de collection qui donne du sens. Un cliché de cendrier seul ne présente aucun intérêt. Une multitude transforme l’objet en une forme graphique. Le côté obsessionnel et absurde m’intéressent également.» Le chapelet des parapluies cassés se nomme «Mary Poppins failed».

Vilma Pimenoff met en scène des natures morts en toile cirée.

Au rayon saugrenu, Brice Krummenacker met en scène Robert Maurice, un extraterrestre vieillissant mi-E.T. mi-Roswell. Il lui a créé des comptes Facebook, Instagram ou Tinder. Le gros cerveau aux yeux bleus, ainsi, peut poster des portraits de lui au bureau, en promenade, en pyjama, en slip ou en pull jacquard. L’une de ces auto-célébrations croisera peut-être le projet du Britannique Tom Stayte. En utilisant des logiciels spécifiques, l’artiste décèle dans les flux RSS d’Instagram et sur la toile, les images estampillées «#selfie». Aussitôt mises en ligne, elles sont imprimées et s’entassent sur le sol. Triste destin que de terminer enfoui dans la masse, à moins que ce ne soit justement ce que recherchent ces poseurs réseauteurs.

Etrange relief

Il y a ceux qui jouent sur le sens de la photographie, et ceux qui s’amusent avec sa forme, mettant en scène des paysages ou des objets. «Rogoredo», de prime abord, représente les vues d’un intérieur milanais: un bouquin posé près d’un lit, des vêtements sur des cintres, une fenêtre ouverte sur le monde. Mais de près, les lignes sont bancales, le relief étrange, des coins d’objets semblent se décoller. Teresa Giannico a repensé son appartement en carton et l’on ne sait plus très bien ce qui est vrai ou reproduit. Certaines parties d’images semblent réelles, d’autres ont été découpées puis réinsérées dans le décor. La peinture n’est jamais loin. C’est beau et touchant à la fois, parce que cela dit la fragilité et l’artificiel de nos cocons.

Lilly Lulay, elle aussi, use des ciseaux. L’Allemande découpe des clichés de nature ou de vues urbaines et les colle en une petite mosaïque évoquant un nouveau paysage, un «mindscape». Toutes les couches sont visibles et l’assemblage rappelle l’esthétique cubiste. Du côté des faux-semblants, Yasena Popova s’est amusée à photographier des véhicules vus du dessous, chez des garagistes ou sur des sites d’assemblage. Ramenés à la même échelle et alignés côte à côte, la pelleteuse, le vélo ou l’automobile semblent autant d’insectes épinglés dans la vitrine d’un cabinet de curiosité. Vilma Pimenoff, elle, met en scène des natures morts, corbeilles de fruits ou bouquets de fleurs… en toile cirée.

Des chiens et des cartons

La photographie documentaire reste très présente dans cette édition, avec, cette fois, le questionnement de la mise en scène de l’autre. Hellena Burchard a confié des appareils jetables aux personnes dormant dans les rues françaises, leur demandant de photographier ce qu’ils voient au quotidien. Une vie au ras du sol, entre gobelets-sébiles, pelages de chiens et morceaux de cartons, transpercés parfois par le sourire d’autres malchanceux. Stefanie Zofia Schulz a photographié les jeunes réfugiés du plus grand centre d’hébergement allemand. Certains y vivent depuis quatorze ans. L’artiste a choisi de focaliser sur des situations intrigantes: une fille repassant les cheveux d’une autre, un enfant rasant un cochon de lait, un haut-de-forme sur la tête.

Teresa Giannico met en scène un appartement de carton.

Le duo Borja Larrondo et Diego Sánchez, enfin, interroge la manière dont l’architecture conditionne le quotidien et la représentation d’un quartier. A Orcasur d’abord, dans la banlieue madrilène, puis à La Courneuve, au titre d’une résidence du Centquatre, les Espagnols ont photographié les tours qui barrent l’horizon, mais aussi la vie qui s’immisce comme les herbes à travers les pavés.


Un festival à bout de souffle

L’an dernier déjà, Marion Hilsen tirait la sonnette d’alarme. La directrice du festival Circulation(s) en a assez de bricoler, «d’emprunter de la moquette à l’un, du scotch rose à l’autre», pour produire un festival qui ait de la gueule avec un petit budget. En 2015, l’exercice a été déficitaire. Et on le mesure sans peine: 80’000 euros pour une cinquantaine d’artistes exigeant chacun leur scénographie. Cette année, le budget s’élève à 130’000 euros, avec quelques innovations destinées à remplir les caisses, outre le soutien de sponsors publics et privés. Pour la première fois, l’entrée à certaines expositions (la moitié environ) est payante – de 2 à 5 euros seulement. Un studio photo proposera aux quidams des portraits signés au format A4 façon studio africain, décors en carton ou classique noir et blanc pour 59 euros. Un appel aux dons a également été lancé sur la plate-forme KissKissBankBank.

Marion Hilsen, qui a quitté son emploi de responsable des galeries photo à la Fnac l’an dernier, œuvre comme bénévole depuis le lancement du festival il y a six ans par l’association Fetart. Elle rêve de pouvoir enfin devenir salariée de cette manifestation saluée loin à la ronde, et de s’entourer d’une équipe de professionnels. C.S.


«Circulation(s)», Centquatre, Paris, du 26 mars au 26 juin; «Circulation(s)» Hors les murs à Gare de l’Est, Gare du Nord ainsi que dans certaines stations de métro; «Little Circulation(s)», une version raccourcie du festival pour les enfants. Studio photo tous les week-ends. www.festival-circulations.com

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