Biographie

Marie Darrieussecq fait le portrait vibrant, amoureux, d’une artiste allemande, Paula Modersohn-Becker

L’auteure de «Truisme» écrit la peinture, écrit une femme, dont le travail saisissant s’expose dès le 8 avril au Musée d’Art moderne à Paris

S’installer devant une toile, et l’écouter. Tendre l’oreille, ouvrir l’œil. Percevoir et tenter de voir ce qui remontre à travers le temps. Saisir la moindre trace, s’y attacher, s’y couler, s’émerveiller, dire ensuite ce qu’on a trouvé. C’est l’exercice auquel Marie Darrieussecq s’est livrée dans Etre ici est une splendeur. Vie de Paula M. Becker, qu’elle vient de publier chez P.O.L.

Voici donc une vie. Paula Modersohn-Becker (1876-1907) est peintre et Allemande. Elle n’a vécu que trente et un ans, au tournant de 1900, avant les guerres mondiales, avant les horreurs du siècle, avant le nazisme, qui s’empressera de la ranger parmi les artistes dégénérés. Elle fut aussi avant-gardiste, déroutante pour les rares contemporains qui ont vu son travail. Même ses amis, à l’exception de quelques-uns, dont le poète Rainer Maria Rilke, son ami, qui lui acheta des tableaux, jugent parfois sa peinture excessive, trop maladroite et colorée. «Rilke parle à Paula de son art comme très peu de gens autour d’elle lui en parlent. Comme personne sans doute. Il loue son assurance et sa force. «Et vers vous je suis venu, la femme artiste», die Künstlerin.»

Toiles

Découverte après sa mort, son œuvre fauve, faussement naïve qui témoigne d’un regard singulier, intense, puissant même, a finalement valu à Paula Modersohn-Becker une forte notoriété en Allemagne. Elle possède, à Brême, son propre musée. En France, le Musée d’art moderne de la ville de Paris lui consacre dès le 8 avril une monographie, à laquelle Marie Darrieussecq a collaboré. On pourra y voir une centaine de toiles et de dessins. C’est la première fois que Paris consacre une exposition à cette artiste. Elle qui, rappelle Marie Darrieussecq, aimait tellement cette ville, lieu de sa liberté, de son indépendance, lieu de fuite et de refuge, lieu d’une émancipation de femme et de peintre, où elle séjournera, souvent pauvrement, loin de sa famille, de son mari.

Marie Darrieussecq, qui a surgi en littérature avec Truisme (1996) et remporté le Prix Médicis en 2013 avecIl faut beaucoup aimer les hommes, écrit, pour la première fois, un récit biographique. Elle a voyagé en Allemagne. Elle a vu les tableaux de Paula M.Becker, comme elle l’appelle (lui restituant son nom de jeune fille gommant son mari, Otto Modersohn, peintre lui aussi, mais à succès), lu son journal et celui de Rainer Maria Rilke et beaucoup d’autres textes. L’écrivain est partie à la rencontre de la petite bande d’artistes bohèmes dont fit partie Paula, cherchant les traces de la colonie qu’ils formèrent à Worpswede, en Allemagne du Nord, non loin de Brême, un «village aujourd’hui confit dans le tourisme», note Marie Darrieussecq.

Fantômes

Pour la romancière, l’exercice biographique est neuf, mais pas déroutant. Elle dont le second roman s’intitule Naissance des fantômes (1998) s’y connaît en spectre, en traces du passé. «Worpswede, été 2014. Il y a un tel battement de nuages et de soleil que la terre est troublée comme un lac. Le paysage est rayé de canaux, de reflets. J’essaie de voir ce qu’a vu Paula. Les bouleaux penchés, les troncs noirs et blancs sur le canal bleu vif, le ciel plongé dans l’eau comme un couteau.»

Solitude

Etre ici est une splendeur écoute le passé, mais parle de la vie même, de la vie extraordinaire d’une femme. D’une vie qui veut se dérober aux conventions de l’époque, de l’artiste se trouvant obligée néanmoins de composer parfois, trop souvent, avec sa condition de femme. Ses parents la laissent suivre une école d’art à Paris, mais insistent pour que, à la veille de son mariage avec Otto, elle prenne des cours de cuisine. Toute sa vie Paula Modersohn-Becker tentera de se doter d’une «chambre à soi», au sens où l’entend Virginia Woolf: «Il y a les rencontres, les péripéties, les amours. Et il y a ce que Paula construit pendant ces années: une solitude. Un lieu à soi, tôt matérialisé par son atelier à la sortie du village, à Brünjes.» Elle en peindra les murs en outremer et turquoise.

Nue

Dans cet atelier de campagne, Paula peint des femmes, croisées dans les environs. Des enfants, des petites filles, des paysannes. Parfois elles sont nues, d’une nudité simple, directe, dénuée des sous-entendus que poserait sur elles un regard mâle, note Marie Darrieussecq. Pas d’enjolivements, quelque chose de brut, de pauvre même, qui n’exclut pas la mise en majesté, les attributs modestes et glorieux: couronnes de fleurs, bijoux, fruits, bouquets. Et surtout, Paula se peint elle-même nue, «l’autoportrait comme une autofiction», note la romancière. «Et là, attention, prévient Marie Darrieussecq: c’est la première fois qu’une femme se peint nue.» Autre tableau remarquable, autre première, dit Marie Darrieussecq: un autoportrait d’elle, enceinte, nue aussi, d’autant plus poignant qu’il annonce sa mort, conséquence de l’accouchement à venir.

Visionnaire

«Cette femme que je n’ai pas connue me manque», écrit Marie Darrieussecq, «j’aurais voulu qu’elle vive. Je veux montrer ses tableaux. Dire sa vie. Je veux lui rendre plus que la justice: je voudrais lui rendre l’être-là, la splendeur.» A la lire, à suivre avec la romancière la belle trajectoire de cette femme libre, on mesure, une fois de plus, le pouvoir extraordinaire de la littérature: ce pouvoir visionnaire qui parvient à convoquer l’être là où il n’y a pourtant que du papier et des mots.

Marie Darrieussecq, Etre ici est une splendeur, vie de Paula M. Becker, P.O.L

154 p. ****

Musée d’Art Moderne de la ville de Paris, Paula Modersohn Becker, L’Intensité d’un regard, du 8 avril au 21 août 2016

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