Beaux-arts

Urs Fischer et ses amis consolent le MAH

L’exposition «Urs Fischer, Faux Amis» fait sortir le Musée d’art et d’histoire de son trauma post-votation. Elle est composée à partir d’une collection très liée à Genève, celle de la Fondation Deste

Il se passe quelque chose au Musée d’art et d’histoire de Genève. Pas besoin d’y entrer pour s’en rendre compte. A droite de l’entrée principale, derrière les hautes fenêtres du rez-de-chaussée, on devine les boucles argentées d’une perruque Grand Siècle, la croupe d’une bestiole grise et un couple de marbre blanc qui s’enlace.

De nouvelles acquisitions? Non, tout ce monde est de passage. A l’intérieur, on verra que ce sont deux œuvres de Jeff Koons, un buste de Louis XIV en acier et un autoportrait amoureux de 1991 avec Ilona (la Cicciolina, son épouse alors), qui encadrent Animal, une amusante sculpture de Fischli et Weiss. L’animal en question a l’air encore plus penaud de se trouver en si haute compagnie.

Toute l’exposition Urs Fischer – Faux Amis joue avec de telles juxtapositions. Oui, des Jeff Koons au Musée d’art et d’histoire, ce n’est pas tous les jours. Ni même aucun des artistes de cette exposition. A commencer par Urs Fischer. Ce Suisse installé à New York, dont les expositions font sensation depuis une dizaine d’années, est ici le pivot de l’accrochage. Il en a même été partie prenante, nous confiait le curateur de l’exposition, Massimiliano Gioni. Le commissaire de la Biennale de Venise 2013 nous a fait visiter l’exposition la veille de son inauguration.

Squelette déhanché

Un œil accueille le visiteur. Il lui aura déjà sûrement attrapé le regard en ville, puisque c’est l’affiche de l’exposition. Il est renversé, à la verticale, bordé d’épaisses touches de peintures. Urs Fischer reprend ici l’assimilation courante entre la forme de l’œil et celle du sexe féminin. L’œuvre nous entraîne dans le jeu des apparences, nous parle de création et d’artifice, de l’être et du paraître. De l’autre côté de la paroi, un squelette déhanché vérifie son sourire dans le miroir. Est-il bien mort, puisque, nous signale Massimiliano Gioni, son souffle forme de la buée sur le verre?

La salle est par ailleurs remplie de bigarrures colorées, à la fois vaisseaux sanguins, courbes graphiques, traits tirés entre les œuvres pour inviter à les mettre en relation. Ou lignes mélodiques puisque l’installation combine plusieurs œuvres d’Urs Fischer de 2006 aux noms musicaux (Staccato, Rhapsodie…).

Couchée dessous comme un voleur sous les lasers protégeant une joaillerie, une truie marron de Paul McCarthy attend peut-être l’animal de Fischli et Weiss, tout près d’elle. A moins que ce ne soit le cochon rose de Jeff Koons dans la salle suivante. L’œuvre en bois polychrome, de 1988, s’appelle L’Avènement de la banalité. Et cela ressemble à un programme puisque le petit garçon qui pousse la bête par derrière n’est autre que l’artiste enfant, tout de même aidé par deux anges.

Incroyable magasin de jouets

C’est tout joli avec une pointe de perversité, un goût pour le subterfuge, à l’image de ce superbe piano mauve d’Urs Fischer – ces jours, il a aussi un petit air d’hommage à Prince – qui semble en guimauve toute molle et qui est pourtant en aluminium. On le voit, l’art contemporain présent ici fonctionne souvent comme nos bons vieux contes, avec ses animaux et ses personnages.

On est dans un monde de marionnettes, de cire et de faux-semblants, voire de mensonges. D’ailleurs les références nous mènent sur des terrains assez différents, même chez le même artiste. Chez Urs Fischer par exemple, Pinocchio est là, la créature de Frankenstein est aussi évoquée dans une série de portraits, tous deux pantins fabriqués par l’homme et qui prennent vie, mais avec chacun ses tourments et ses questionnements philosophiques.

Chaque œuvre est née d’une histoire dans la tête de son créateur, en suscitera mille autres chez les visiteurs, dans ce qui apparaît comme un incroyable magasin de jouets. Peut-être le cheval de métal rutilant d’Urs Fischer, harnaché dans les morceaux d’un lit d’hôpital, vient-il secourir l’âne empaillé de Maurizio Cattelan, en mauvaise posture, suspendu aux bras de sa charrette. Peut-être la maison de poupées de Robert Gober et la grande maison en pain d’Urs Fischer initient-elles une nouvelle forme d’urbanisation.

Et dans ce coin plus sombre, les rêves deviennent fantasmes ou cauchemars. Le lit propret de Robert Gober, la rousse et la brune nues (bougies géantes qu’Urs Fischer a allumées juste avant l’inauguration et qui fondront peu à peu), la photographie de Cindy Sherman où elle ressemble à une cire anatomique confinée dans une réserve muséale, cette vieille porte de bois entrouverte sur laquelle veille un pigeon de Cattelan, tout est mis en scène pour une histoire à faire peur.

Au-delà du magasin de jouets, bien sûr, Massimiliano Gioni évoque aussi les réserves du musée, son histoire. Les œuvres exposées, même si elles sont toutes contemporaines, entrechoquent des siècles de références. Dans ces grandes salles qui retrouvent leur éclairage naturel, elles magnifient le musée. Peut-être donneront-elles le supplément d’esprit et d’imagination qui lui permettra de sortir de son mauvais rêve.

«Urs Fischer - Faux Amis», Musée d’art et d’histoire, Genève, jusqu’au 17 juillet. www.mah-geneve.ch


Une fondation née à Genève

Deste est née de la passion du promoteur Dakis Joannou

Les œuvres exposées aujourd’hui au Musée d’art et d’histoire appartiennent à la Fondation Deste (un acronyme pour Art contemporain grec international, qui signifie aussi «regarde» en grec).

La collection, parmi les plus grandes d’Europe, est née de la passion de son président, le promoteur immobilier, architecte et collectionneur Dakis Joannou. Celui-ci a en partie fait ses armes à Genève, grâce aux artistes et amateurs qu’il rencontrait au Centre d’art contemporain, et c’est dans cette ville qu’est née en 1983 sa fondation. Depuis, elle a révolutionné le monde de l’art en Grèce, nourri de nombreuses expositions à travers le monde – comme Translation, qui avait fait vibrer le Palais de Tokyo et tout Paris en 2005.

Voici donc Dakis Joannou de retour à Genève avec sa fondation, pour ses 33 ans. Mais aussi pour les 20 ans d’une autre fondation, Art for the World, dirigée par Adelina von Fürstenberg, avec qui il a lancé Deste lorsqu’elle dirigeait le Centre d’art contemporain. Quand celle-ci s’est enquise d’un lieu pour l’exposition, Sami Kanaan, magistrat chargé de la culture à Genève, a proposé le Musée d’art et d’histoire. Jean-Yves Marin a ainsi accepté d’accueillir dans son musée un événement qui va clairement faire parler du MAH autrement que la votation du 28 février sur le projet Nouvel/Gandur.

D’ailleurs, des rencontres officieuses sont déjà organisées entre les partisans du oui et ceux du non. «Une réunion plus officielle est prévue en juin», nous annonce Félicien Mazzola, collaborateur personnel du conseiller administratif. Peut-être trouvera-t-on tout de même un plan B pour une restauration et un agrandissement, voire un déménagement. En tout cas, mardi soir, la motion urgente de l’UDC Eric Bertinat demandant la rénovation immédiate sans plus de réflexion a été très largement balayée au Conseil municipal.

(El. C.)

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