Séance spéciale

Léaud en majesté

«La Mort de Louis XIV», poème crépusculaire d’Albert Serra

«Le cinéma filme la mort au travail». Albert Serra prend au pied de la lettre la sentence de Jean Cocteau en filmant l’agonie de Louis XIV. Le roi a ressenti une vive douleur dans la jambe gauche. Il continue de régler les affaires d’Etat, mais s’allonge bientôt pour ne plus se relever.

Ce projet funèbre et majestueux est, semble-t-il, né il y a trois ans à Locarno, où Jean-Pierre Léaud recevait un prix d’honneur et Alberto Serra le Pardo d’or avec Historia de la meva mort, un long film baroque fantasmant la rencontre de Casanova et de Dracula au fond des Carpates.

La Mort de Louis XIV est un huis clos oppressant. La profondeur de champ est minimale dans la chambre du roi aux tentures rouge sang. Dans les recoins ombreux, les courtisans chuchotent, la royale gangrène semblant corrompre l’atmosphère comme les chairs. Par chance, quelques touches d’humour éclairent le tableau, liées à l’incompétence des Diafoirus de service, l’obséquiosité des serviteurs, le ridicule de l’étiquette («Permettez, Sire, que je vous demande d’ouvrir la bouche»).

Rire d’enfant

Enfant chéri de la Nouvelle Vague, Jean-Pierre Léaud, 72 ans, incarne ce Roi-Soleil au bord de l’extinction. Engoncé dans l’or et la pourpre, coiffé d’une perruque dodue comme un mouton, il fixe l’objectif de ses petits yeux noirs, scrutant le spectateur jusqu’au fond de l’âme. On redoute les terreurs auxquelles l’acteur puise la véracité de ses râles. Mais lorsqu’il entend retentir au loin les hautbois et tambours de la Saint-Louis, le roi Léaud se redresse et il a à nouveau un visage d’enfant. Son rire est alors celui de la jeunesse éternelle.

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