Essai

Luc Ferry, le transhumanisme et le fait social total  

L'intellectuel français examine les «révolutions» à venir, se focalisant sur certains détails, en évitant de creuser l'essentiel

Cela fait bien longtemps qu’un livre de Luc Ferry ne doit plus s’analyser comme un livre de philosophie, mais bien davantage comme un «fait social total»: médiatique, politique, narcissique. Parce que philosophiquement, c’est très moyen: en lisant trois livres de ses amis sur un sujet pour en écrire un quatrième (j’exagère: il a plus d’amis, et il mentionne aussi à l’occasion ses ennemis), Luc Ferry, esprit pourtant brillant s’il en est, ne fait ici qu’effleurer deux sujets à la mode – le transhumanisme, qui vise à créer un humain augmenté grâce aux technologies, et l’uberisation de la société qui, via ses plateformes numériques (type Airbnb ou Blablacar), tend à éliminer les intermédiaires dans la distribution des services.


Idéologie fonctionnaliste

Le transhumanisme pose certes des questions philosophiques intéressantes et profondes, mais reste encore un gadget pour riches («pour le moment sans réalité», comme il le dit lui-même), qui occulte notamment (et sciemment?) des problèmes anthropologiques autrement plus urgents, tels que la robotisation croissante de notre environnement social qui, bien réellement cette fois, nous conditionne jour après jour à l’idéologie fonctionnaliste et techniciste dont le transhumanisme n’est que l’expression ultime et naïve (à chaque problème sa solution technique). Ce n’est évidemment pas en citant en long et en large Laurent Alexandre, son ami et gourou de la technomédecine, qu’il pourra s’en inquiéter.


Big data

Quant à l’uberisation de la société, il est vrai qu’elle est grosse d’un nouveau modèle économique – l’économie dite collaborative, dont le fleuron est actuellement Wikipédia –, mais elle pose de tout autres problèmes que strictement économiques. Par exemple, on peut dire qu’elle n’est que le symptôme partiel d’une «informationnalisation» générale de la société (basée sur la collection de données, celles que nous donnons tous volontairement), prélude à ce que d’aucuns appellent une «physique sociale» marquant l’avènement d’une politique sans politique. Ce serait le gouvernement du big data, un gouvernement algorithmique qui imagine la société comme une entreprise parfaitement fonctionnelle bien plus que comme une communauté politique. Sur ces questions, rien.

Tâchons d’être clairs sur ce point, qui est sans doute l’essentiel.


Question latérale

Dans les deux cas, Ferry utilise la même stratégie argumentative: focaliser le débat sur une question latérale, pour faire diversion de l’essentiel, bien plus complexe. Pour l’uberisation, il se concentre sur la question de savoir si oui ou non elle marquerait la fin du capitalisme (son ennemi sur ce point est Jeremy Rifkin). Pour le transhumanisme, sa diversion porte sur la question de savoir si le matérialisme scientifique dont se nourrit le transhumanisme est tenable ou non, au regard de «l’autonomie de la pensée» défendue par Kant…


Iceberg

C’est là une forme caractérisée de réductionnisme, certes différent du réductionnisme matérialiste que lui-même entend réfuter: un réductionnisme «solutionniste» qui vise à réduire et fragmenter les éléments d’un problème, pour mieux imposer sa solution, qui du coup paraît évidente. Pourtant, il y a fort à croire que même ministre, Ferry ne pourra rien changer au transhumanisme et à l’uberisation, tant ces problèmes ne sont que la partie émergée d’un immense iceberg que nul ne maîtrise.


Régulation

Ah, oui! Parce que j’oubliais de vous dire que la solution qu’il propose à ces «révolutions» en cours (notez tout de même la rhétorique de la Silicon Valley), c’est… de nommer un ministre de l’Innovation. Sans rire. Car tout est affaire de régulation – ce dernier livre est de part en part un plaidoyer pour la régulation (à comprendre par opposition au déploiement sans frein du libre marché), alors même que tout le problème est précisément que c’est l’idée même de régulation qui est radicalement subvertie par la politique du big data, comme le montrent abondamment, entre autres travaux ignorés par Ferry, ceux d’Alain Supiot ou de Bernard Stiegler par exemple.


Visibilité

Qu’à cela ne tienne, la régulation doit être incarnée par un nouveau portefeuille: «Comment décider ailleurs de ce qu’il faudra autoriser ou interdire en matière d’ingénierie génétique comme de régulation économique et sociale?» Où pourrait-on décider «ailleurs qu’en un lieu de décision et de visibilité légitime pour l’ensemble de la nation, informé par des débats où experts et intellectuels de toutes disciplines pourraient évidemment avoir un rôle à jouer…?» Les GAFA (Google, Amazon, Facebook et Apple) n’ont qu’à bien se tenir: Ferry veille, la Ve République régule.

Quand je vous disais qu’un livre de Ferry était un fait social total…


Luc Ferry, La Révolution transhumaniste. Comment la technomédecine et l’ubérisation du monde vont bouleverser nos vies, 216 p., Plon

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