ROMAN

Quand deux frères se déchirent

Avec «Croix de bois, croix de fer», Thomas Sandoz signe un drame familial caustique, sur fond d’engagement missionnaire en Afrique. Critique et interview

Thomas Sandoz écrit sur les fêlures souvent cachées si profondément que personne ne les voit. Même en terre (2012), Les Temps ébréchés (2013) et Malenfance (2014) suivaient les cheminements intimes de personnages en bute au chagrin, à la maladie, à la peur. Avec une attention extrême aux matières, aux sons, aux lumières qui habitent d’autant plus fortement les solitudes.

Changement de focale avec Croix de bois, croix de fer, son quatrième roman édité chez Grasset. Cette fois-ci, c’est un homme charismatique, habité par une foi capable d’aplanir toutes les montagnes, un homme de contact désireux d’aider et de servir son prochain partout où la Bonne parole doit être apportée, qui se trouve au centre du récit. Mort prématurément dans la fleur de la quarantaine, dans les années 2010, il a eu le temps de peaufiner sa propre légende, de consigner sa geste héroïque dans une mission protestante au Tchad, en signant une autobiographie. Et c’est ce livre qui met en rage le narrateur de Croix de bois, croix de fer. Ce narrateur en colère est le frère cadet du héros missionnaire. Il est bien vivant, lui, et il a bien l’intention de rétablir la vérité sur ce frère écrasant. Ce qu’il ne sait pas c’est qu’en voulant briser le mythe, il devra y laisser des plumes et changer lui-même.

Potentiel tragi-comique

Quand le roman s’ouvre nous sommes très loin du Tchad et de l’Afrique. Thomas Sandoz imagine un dispositif narratif au fort potentiel tragi-comique. Au coeur de l’Oberland bernois, un hôtel, dont la période de gloire relève du passé, accueille un colloque intitulé : « L’Impératif missionnaire ». Au centre des débats, telle une figure tutélaire, le fameux frère disparu trop tôt. Le narrateur, docteur en histoire, a d’abord refusé d’y participer. Aucune envie de subir des heures d’hagiographie pesante. Mais Linette, la meneuse de l’événement, avait su se montrer persuasive, rappelant sournoisement combien son frère était « fiable, loyal et surtout généreux ». Pris au piège de la culpabilité, voici le narrateur en route pour le Rotary Spa Resort, sous une pluie torrentielle. Un petit week-end à la montagne, après tout, pourquoi pas ? Il pressent qu’en poussant la lourde porte de l’établissement, il ne pourra plus se défiler.

Tempête de tous les diables

Thomas Sandoz crée alors les conditions d’un huis-clos. Battu par une tempête de tous les diables, le pieux colloque commence dans une atmosphère onctueuse et concentrée. Outsider dans le cénacle, le narrateur est censé prendre la parole et parler de son frère. En historien, il s’apprête à révéler le profond décalage entre le mythe et la réalité. Pendant qu’il assiste aux différentes allocutions, souvent malmenées par les pannes provoquées par les intempéries, ses souvenirs remontent. Il écrit alors mentalement l’histoire de la fracture profonde entre son frère et lui, née de leur désaccord ancien sur la notion de bien et d’entraide. Comment se fait-il que son frère aîné ait voulu suivre la route tracée par les parents, missionnaires en Centrafique dans les années 1960 ? Et que lui soit toujours passé pour le raté de la fratrie, désolant ses parents, taxé d’égoïste, de matérialiste, alors qu’il ne faisait que vivre une adolescence tout ce qu’il y a de plus normale, dans une ville au pied du Jura, dans les années 1980 ?

Le narrateur va donc se faire l’historien de ses souvenirs d’adolescence et des souvenirs de ses parents. On part ainsi dans les bagages des parents qui se confrontent les premiers aux difficultés et aux ambiguités de l’engagement missionnaire. C’est l’occasion de portraits croustillants d’engagés, de pasteurs paternalistes comme Rudy l’Alsacien, et son porte-voix en boîte de conserve, qui harangue les foules sans relâche, sans se soucier des problèmes sociaux et politiques des ouailles qu’il espère rallier. Rudy fera équipe avec le père du narrateur sur un side-car d’anthologie.

Rentrés en Suisse à la naissance de leur fils cadet, les parents vont cultiver leurs propres souvenirs africains. On assiste à l’évolution des deux frères, le frère aîné toisant de plus en plus le petit du haut de ses convictions. Le narrateur pointant tous les signes de la voie de plus en plus intransigeante choisie par son aîné. Tout ceci tandis que le présent du roman, le fameux colloque du Rotary Spa Resort, se déroule de façon de plus en plus tendue pour le narrateur jusqu’au climax final. Ces différents niveaux de récits, la multiplicité des personnages, la réussite des portraits, la force et la difficulté du sujet, sa résonance en Suisse romande, terre de missionnaires et de la Croix Rouge, l’humour caustique, implacable qui parcourt le roman, tout ceci fait de Croix de bois, croix de fer, une lecture captivante.


Thomas Sandoz, «Croix de bois, croix de fer», Grasset, 332 p. ***


«Est-ce que les meilleures actions sont les plus visibles?»

Thomas Sandoz s’explique sur la genèse de «Croix de bois, croix de fer»Comment vous est venue l’idée d’écrire sur l’engagement missionnaire? Je viens d’une famille très engagée dans l’altruisme, l’aide aux autres. J’ai eu deux tantes qui ont passé de nombreuses années en Afrique comme infirmières missionnaires. Beaucoup de mes cousines et cousins se sont aussi engagés. Mon éditrice, Ariane Fasquelle, qui nous a quittés récemment, me disait souvent que je devais écrire sur ma famille. J’ai toujours dit non parce que le sujet m’apparaissait trop délicat, trop difficile et puis je ne ressentais pas vraiment le besoin de le faire. Cette histoire familiale me paraissait trop proche, trop évidente. Mais je voyais bien l’intérêt du sujet. Les choses se sont débloquées quand j’ai trouvé une solution narrative: écrire un livre dans lequel il serait question d’un livre qui blesse les gens, en l’occurrence le narrateur, qui ne se remet pas de l’autobiographie largement biaisée de son frère missionnaire.

Le Temps : vous aviez peur de blesser vos proches en parlant de ce sujet?

Thomas Sandoz : mon entourage familial pouvait mal comprendre mon propos et faire la confusion classique entre auteur et protagoniste, d’autant que le livre est écrit à la première personne. Le dispositif narratif permettait de désamorcer la bombe potentielle. Le livre dans le livre permet de dire: il s’agit de littérature et non pas de régler des comptes, que je n’ai pas d’ailleurs.

- Peut-on faire le bien des autres?

- L’enfer est pavé de bonnes intentions pourrait être le sous-titre du roman… Et en être conscient n’aide pas forcément. On voudrait tous être «Juste quelqu’un de bien», comme dans la chanson d’Enzo Enzo.

- L’idée de tout quitter pour aider les autres, jusqu’à s’oublier soi-même, est non seulement tolérée mais aussi soutenue socialement.

- Parce que cela se fait au nom d’idéaux incontestables: servir et aider, y a-t-il quelque chose de plus merveilleux que cela? Et c’est bien là que se noue la divergence entre les deux frères. Le narrateur, en ayant une vie tout à fait normale de la jeunesse des années 1980, passe pour un nombriliste dans cette famille où servir et aider sont les deux points cardinaux.

- Alors que c’est lui, le fils ordinaire, qui aide le plus peut-être?

- Je pose la question: est-ce que les meilleures actions sont les plus visibles et les plus héroïques? On ne voit jamais dans les journaux les gens qui amènent les commissions à leur voisine malade. Et pourtant, humainement, c’est cela qui tient, qui soude.

- Vous évoquez la concurrence féroce à laquelle se livrent les différentes églises sur le terrain.

- L’écriture du roman a été précédée d’une année de documentation. J’ai lu énormément de témoignages de missionnaires catholiques, protestants, de toutes les différentes formes de protestantisme, qui étaient en très forte rivalité sur place. J’ai lu également les réflexions d’universitaires africains, qui ne sont pas souvent tendres même s’ils reconnaissent l’apport humain, symbolique, financier des missions qui
ont permis de faire des choses merveilleuses. Ce n’est vraiment pas simple de faire le bien d’autrui.

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