Variation littéraire

«Etre ou ne pas être?», Gérard Mordillat répond à sa façon à la question de Hamlet

L’un des auteurs de la série «Corpus Christi» applique à la pièce de Shakespeare une version personnelle, drôle et stimulante de la méthode historico-critique. Avec, en prime, la traduction d’un manuscrit inédit

«Etre ou ne pas être, ce n’est pas la question», dit Gérard Mordillat dans son dernier ouvrage, Hamlet le vrai, qui se donne comme la présentation et la traduction d’une version inconnue et primitive de l’une des plus célèbres pièces de Shakespeare.

Et à lire Gérard Mordillat, on doit bien convenir que la vraie question que pose Hamlet n’est pas à chercher du côté la célèbre formule. Mais plutôt à trouver dans les mots («words, words, words»), entre les lignes des répliques et monologues, dans l’histoire des différentes versions du drame, dans ses multiples interprétations. Hamlet est. C’est un fait. Mais qu’est-il et qui est-il? Voilà une question à laquelle Gérard Mordillat donne sa propre réponse dans Hamlet, le vrai. Ce faisant, il n’oublie jamais, avec l’élégance, l’érudition et le sens de l’humour qui le caractérisent, l’interrogation capitale d’Oscar Wilde à propos du drame de Shakespeare: «Je me demande si les commentateurs de Hamlet sont tous fous ou s’ils se contentent de faire semblant.»

Enquête littéraire

Gérard Mordillat construit Hamlet, le vrai comme une enquête littéraire. Le voici qui se met en scène, en compagnie de son ami et compère, Jérôme Prieur, avec qui il a réalisé et écrit de nombreux films et ouvrages, notamment Corpus Christi, L’Apocalypse et tout récemment Jésus et l’islam. Tous deux sont à Cambridge en ce mois de septembre 2008, pour les besoins d’une série documentaire commune, L’Origine du christianisme. Ils doivent y filmer le Codex de Bèze, un texte du VIIe siècle écrit en grec et en latin, qui pourrait bien contenir une des toutes premières versions connues des Evangiles.

Ce faisant, ils rencontrent de distingués professeurs, dont un certain Gerald Mortimer-Smith, présenté comme «un savant excentrique passionné comme nous par le travail historico-critique à mener sur les textes fondateurs du christianisme». Or Gerald Mortimer-Smith partage avec Gérard Mordillat non seulement une certaine assonance, mais aussi une passion pour Shakespeare, dont le cinéaste et romancier truffe – de son propre aveu – ses écrits romanesques (Yorik, Eden, 2003; Ce que savait Jennie, Calmann-Levy 2012). Gerald Mortimer-Smith jouera, dans la longue exposition qui précède la traduction de la version première, inédite, de la pièce de Hamlet, le rôle d’enquêteur. Ses découvertes, dont celle spectaculaire et secrète de la version inédite et précoce de la pièce, éclairent d’un jour tout neuf la chute de la maison danoise.

La sueur et le sang

Loin d’être un «jeune homme frêle, névrosé, la tête perdue dans les livres», le rouleau original montre que Hamlet est bien plus proche du portrait qu’il fait de lui-même à Ophélie, lorsqu’il lui déclare être «vaniteux, vindicatif, ambitieux». Ce suborneur de jeunes femmes, qu’il délaisse aussitôt après les avoir engrossées – à l’image de cette «nigaude» d’Ophélie –, est atrocement jaloux de Claudius, dont la vraie fonction au sein de sa famille lui échappe et qui a le grand tort de lui dérober une mère un peu trop aimée. Il est très amoureux de son ami Horatio avec qui il fait les 400 coups. Tandis que le spectre des remparts d’Elseneur n’est, dans cette version, qu’une figure de lui-même, aperçue dans un miroir. Bref, comme le déclare Mortimer-Smith, le vrai «Hamlet est une pièce qui sent la sueur, le sang et le foutre et il faut s’en dépêtrer sans chercher midi à quatorze heures».

De la littérature!


Cette quête du manuscrit, de la version originale, du sens premier, n’est pas sans lien avec les recherches que mènent Gérard Mordillat et Jérôme Prieur dans les grands textes religieux. Matière également complexe, Shakespeare se prête à merveille au jeu des investigations, fussent-elles romanesques. Surprise, d’ailleurs, en lisant cette version nouvelle de la pièce – traduite du rouleau miraculeusement retrouvé par Mortimer-Smith, hélas perdu depuis –, le prince Hamlet et son ami Horatio sont eux-mêmes passionnés par le mystère des Ecritures. Leur professeur à l’Université de Wittenberg déplore le penchant coupable des deux amis, dans un monologue, scène 6: «Le pire était qu’ils s’étaient mis en tête de relire les Saintes Ecritures sous prétexte que rien de cela n’a été écrit dans un bureau, d’y déceler entre les lignes, disaient-ils, toutes les contradictions, les répétitions, les interpolations jusqu’à les réduire à une peau de chagrin où plus rien n’était fiable, où plus rien n’était vrai. […] Ils proclamaient à qui voulait les entendre que les Saints Evangiles étaient de la littérature!»

J’ai un bouffon dans la tête et un cerveau entre les mains. Words, words, words, c’est la caverne d’Ali Babille où les mots suspendus de la tristesse brillent de mille trésors et s’épanouissent en songe dans la nuit porteuse d’étoiles. – Extrait d’un monologue tiré d'«Hamlet, le vrai» selon Gérard Mordillat.

De la littérature! Et quel bonheur de pouvoir y piocher et en faire son propre miel! Gerald Mortimer-Smith, tout comme Gérard Mordillat, ne s’en prive pas, comme d’autres avant eux: Pierre Bayard (Enquête sur Hamlet, Minuit, 2002) salué à la fin du livre, Tom Stoppard, l’auteur du formidable film Rosencrantz et Guildenstern sont morts (1990) ou encore Heiner Müller et son Hamlet-Machine que signale l’auteur.

Amoureux

Ce que démontre ici Gérard Mordillat, une fois de plus, c’est le pouvoir extraordinaire des grands textes, leur polysémie féconde, leur mystère inépuisable et sans cesse renouvelé. Hamlet le vrai, au-delà du jeu et des propositions stimulantes et drôles qu’il contient, est surtout et avant tout un magnifique hommage au lecteur amoureux de Shakespeare. Il se doit, comme Gerald Mortimer-Smith, d’être «un lecteur scrupuleux, […], capable de scruter les lettres, de mesurer l’enjeu d’un livre ou d’une vie sur un mot, words, words, words…»


Essai littéraire, Gérard Mordillat, Hamlet, le vrai, Grasset, 180 p., ****

Lire aussi:

Publicité