Bicentenaire

A la poursuite de Frankenstein, cet éternel citoyen genevois

Le 16 juin 1816, la toute jeune Mary Godwin, future Mary Shelley, imagine le scénario d’un roman qui se révélera le miroir des grandes espérances et angoisses de sa génération. Hommage à un mythe, que les fondations Bodmer et Brocher célèbrent ces temps

Mary Shelley a vu la foudre sur Plainpalais. Elle la fait tomber ainsi en 1818, année de parution de son Frankenstein. Le ciel se déchire sur Genève. Et Victor Frankenstein arpente la plaine comme un héron épouvanté. Son petit frère William, beau comme un chérubin, vient d’être assassiné. Son père Alphonse est en larmes. L’illustre maison Frankenstein s’effondre. Et Victor le savant, 22 ans à peine, pressent l’infernale vérité: l’auteur du crime est le monstre que son cerveau et ses doigts ont fabriqué à Ingolstadt, ce démon à la peau jaune et aux yeux aqueux qu’il a répudié, mais oui, après l’avoir engendré.

Lire l’éditorial: Deux cents ans après, la créature brûle toujours

Mary Shelley, 19 ans, joue avec le feu en fille des Lumières. Elle ne croit ni au diable ni au bon Dieu. Mais elle spécule, en littéraire aiguillonnée par la philosophie, sur l’homme nouveau, celui que la Révolution de 1789 a projeté, celui qui ne craint plus de disséquer les cadavres, celui qui a parfois même l’audace de les ranimer comme le physicien italien Giovanni Aldini en 1803. Mais tendez l’oreille, Plainpalais tonne encore et Victor Frankenstein aperçoit soudain, dans une lame de lumière, «cette créature misérable.» Et s’il la poursuivait? Trop tard, hélas: «[…] un autre éclair me le montra accroché aux roches de la face presque perpendiculaire du mont Salève.»


Frankenstein, la fiction, le fantasme, le mythe, sont une chimère genevoise. Ils naissent le 16 juin 1816 dans l’esprit de la toute jeune Mary Godwin, bientôt Shelley, sur la colline de Cologny. Cette naissance et son onde de choc poétique, scientifique et anthropologique sont au cœur d’une exposition et d’un bouquet de conférences, débats, excursions proposées par les fondations Martin Bodmer et Brochet, dès le 11 mai. Chacun de ces événements devrait offrir une perspective inédite sur l’héritage Frankenstein. Mais commençons par le berceau, dans le sillage du professeur David Spurr et de Nicolas Ducimetière, vice-directeur de la Fondation Bodmer. Ce duo cosigne l’exposition Frankenstein, créé des ténèbres.

Lord Byron, chasseur de fantômes

Le berceau, c’est la Villa Diodati. Haut perchée sur un coteau colognote, elle se donne des airs de princesse avec ses colonnades. C’est aujourd’hui une propriété privée, mais on pénètre dans ses jardins grâce à Nicolas Ducimetière. Le parc est magistral, la pente toujours raide, mais l’herbe plus sage qu’au temps de Mary. On l’imagine ce 16 juin 1816 en cette fin d’après-midi glacée – ce mois-là, la température culmine à 14 degrés. Elle ferme la porte de la maison de pêcheur qu’elle partage au bord du lac avec Percy et leur bébé William. Elle grimpe, s’égratigne dans la vigne, s’arrête un instant pour voir si Percy la suit. Mais c’est une voile qui la happe au loin et cette montagne du Jura dont elle aime chaque virgule. Elle jette un regard au sommet de la colline et aperçoit George Byron au balcon de la Villa qu’il loue. Il lui fait un signe. Elle presse le pas.

C’est que Lord Byron s’ennuie. La météo est un désastre. Et ne lui parlez plus de Genève où grenouillent ses compatriotes. Il fuit leur coassement, leur curiosité, leur médisance. Le royaume de sa majesté le débecte. A 28 ans, il y règne en idole certes. Ses poèmes, sa beauté léonine, ses tocades jettent à ses genoux toute une jeunesse. Mais il enchaîne les scandales: à peine marié, il trompe son épouse et tant pis pour leur fille; il vénère sa demi-sœur Augusta, dont il aura aussi un enfant; il s’amourache de garçons. Bref, ce Byron-là est l’ancêtre de David Bowie. Insaisissable, dandy passe muraille, incandescent quand il prend la plume.

Mais tant de liberté choque. Byron s’en moque. Il rompt avec la patrie. La Suisse est un nirvana de neige. Comme beaucoup d’Anglais, il aspire au ravissement: il veut du vertige, la fureur des torrents, des glaciers troussés par l’azur. Il a embarqué avec lui John Polidori, 19 ans, son médecin et amant, ce qui ne l’empêche pas de coucher avec la toute fraîche Claire Clairmont, la demi-sœur de Mary, mais oui. Sur les rivages du Léman, il sympathise avec Percy et Mary. Le premier est un athée flambeur: chacun de ses poèmes est une fête. La seconde est la fille de William Godwin, philosophe libéral, et de Mary Wollstonecraft, écrivaine qui milite pour l’égalité des sexes. «Tous sont adeptes de l’amour libre, observe la psychanalyste Monette Vacquin, auteur de Frankenstein aujourd’hui (Belin). La rationalité et la liberté doivent fonder le bonheur.»

Une bande de routards

Vous avez dit beatniks? Ces quatre-là sont on the road. Ce 16 juin, la nuit tombe en cendres et Lord Byron a cette idée: «Chacun d’entre nous va raconter une histoire de fantôme». Les quatre s’enflamment, Byron et Shelley surtout qui évoquent la possibilité de ranimer un cadavre. Mary n’en dort pas, comme elle le rapporte dans la préface de l’édition de 1831. «Mon imagination sans bride m’envahissait et me dirigeait, conférant aux images successives qui prenaient naissance dans mon esprit une netteté qui dépassait largement les limites habituelles du rêve.» Le lendemain, elle dit: «J’ai trouvé.»

Mais comment expliquer l’aptitude de cette Mary si jeune à pénétrer la psyché d’une génération que la religion ne bâillonne plus, à décliner le fantasme de donner vie par-delà les lois de la nature, à exprimer l’angoisse abyssale qu’induirait un tel pouvoir? Elle a certes trouvé dans la bibliothèque de son père tous les livres qui comptent, de Rousseau à Kant. Byron et Shelley la nourrissent aussi, en aînés, de leurs spéculations philosophiques. Mais il y a cette autre dimension, tout aussi fondamentale, souligne Monette Vacquin: «Elle est déjà mère à 19 ans, elle a perdu une fille, puis donné naissance à un garçon, cette intellectuelle s’enracine dans la vie.»

Une allégorie de la Terreur

Quand Frankenstein ou Le Prométhée moderne paraît en 1818, anonymement d’abord, le succès est immédiat. L’ouvrage baigne dans les eaux du gothique, ce genre qui a ses maîtres, Matthew Lewis et son Moine notamment. Mary Shelley trompe le spleen qui menace à la Villa Diodati avec des ouvrages de fantaisie, notamment les Fantasmagoriana, des histoires de fantômes qui ont fait frémir jusqu’à l’empereur Napoléon, note Nicolas Ducimetière. Ce fond-là explique sans doute le retentissement d’un livre qui connaît très rapidement des adaptations théâtrales à Londres et à Paris.

Mais le choc de Frankenstein, c’est surtout son pouvoir de révélateur, observe David Spurr: «Comme Robinson Crusoé, c’est un livre mythique. Il donne à une société qui vit une crise anthropologique une meilleure compréhension d’elle-même. Avec la Révolution française, on est passé d’un monde où Dieu était omnipotent à un monde où l’homme est l’unique responsable de la création. Ce bouleversement est source d’inquiétude, ce d’autant que les grandes espérances de 1789 ont donné naissance à la Terreur dès 1792, puis aux guerres napoléoniennes. La créature de Frankenstein est aussi l’allégorie de cette Terreur.»

Un quatuor flambeur mais maudit

Au matin du 17 juin 1816, Mary Shelley n’imagine pas que son nom surpassera un jour celui de son cher Percy. Elle ne se doute pas non plus des catastrophes qui vont endeuiller sa vie: des quatre enfants qu’ils ont eus, une seule fille survivra. La spirale connaît son apothéose le 8 juillet 1822. Son mari s’embarque sur L’Ariel, dans le golfe de La Spezia. La mer est turbulente, le voilier incontrôlable et le poète ne sait toujours pas nager, six ans après avoir réchappé de justesse à un naufrage. Une année auparavant, John Polidori s’est suicidé au cyanure. Quant à Byron, il meurt d’une fièvre perfide, en Grèce, à Missolonghi en 1824. L’auteur de Darkness se bat pour l’indépendance grecque, il a 36 ans.


Mary est une survivante. Voyez son visage à la Fondation Bodmer: il respire une mélancolie infinie. Privilège d’une exposition riche en documents rarissimes – dont le manuscrit de Franzen – elle règne ici entourée des portraits de Polidori en ténébreux, de Percy étrangement ingrat et de Lord Byron, insolent de sensualité. En 1840, elle revient à Coligny (sic) comme ils disaient. Elle revoit la Villa Diodati et elle écrit: «Voici les terrasses, les vignes, le chemin qui les traverse en montant, le petit port où notre barque fut amarrée. Etais-je la même personne qui avait vécu ici, la compagne de tous ces morts? Car tous étaient disparus. La tempête, la maladie et la mort avaient passé par là et les avaient tous détruits. Je regardais les objets inanimés qui m’entouraient et qui survivaient avec le même aspect qu’alors. J’avais le sentiment que toute ma vie depuis lors n’était qu’une fantasmagorie irréelle – c’était les fantômes qui se réunissaient autour de ces lieux qui étaient les être réels, la substance et la vérité de la vie de l’âme, les êtres que – j’en ai l’espoir –, je rejoindrai».

L’étincelle du 16 juin est le trésor de la Villa Diodati. La trace d’un été marqué par le dérèglement du ciel: en avril 1815, le Tambora explosait dans l’archipel indonésien et répandait le soufre dans la stratosphère. Guetté par le ravissement, traqué par la frousse, le docteur Frankenstein est un Prométhée à jamais désenchanté. C’est la modernité de ce romantique. Sa créature, elle, continue d’errer sur les banquises de son enfer. Sans nom et hors système, ses plaies sont une question ouverte.


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En pratique

L’exposition «Frankenstein, Créé des ténèbres» célèbre à la Fondation Bodmer la genèse du roman et éclaire son contexte. L’occasion de rêver sur des pièces rarissimes, dont le manuscrit de Mary Shelley (jusqu’au 9 octobre).

9 juillet: Croisière sur le lac avec Mary, Percy et Lord Byron. Sur le pont, buffet et érudition douce (sa 9 juillet).

Programme des festivités complet: www.frankenstein.ch

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