Les romans grecs (1/6)

Lucien de Samosate et les salades grecques

L’auteur du IIe siècle après J.-C. n’avait pas son pareil pour atomiser par la satire et la parodie les inconséquents de son temps

Certains prétendent que son nom voulait dire «soleil». Sans préciser dans quelle langue il aurait bien pu signifier cela. Mais toujours est-il qu’aujourd’hui, si vous vous promenez dans les ruines de Samosate et que vous levez le nez, c’est surtout de l’eau que vous verrez. De la flotte à hauteur de dizaines d’étages: depuis 1989, la cité antique plantée au sud-est de l’Anatolie est noyée sous le bassin de rétention du barrage Atatürk. Seul le village moderne de Samsat, sur les rives du lac artificiel, en conserve un souvenir amputé de deux lettres.

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Sérieux-comique

Dans le temps, à Samosate, on cultivait autre chose que l’alabalik – la truite. La ville, annexée par l’empire romain avec tout le reste de son royaume de Commagène (c’était en 72, sous le règne de Vespasien), était réputée pour son bois, ses fruits, ses plantes médicinales. Mais on y faisait aussi pousser des hommes célèbres: il y a eu Paul de Samosate, excommunié au IIIe siècle pour avoir prétendu que le Christ était un homme ordinaire. Mais avant Paul – et dans un registre différent –, il y eut Lucien. De Samosate toujours. L’un des plus implacables agitateurs de la littérature antique. Un maître du verbe et de la satire, un amoureux du rire et de la noirceur. Erasme, More, Rabelais (le «Lucian françoys», comme on le surnommait parfois), Swift ou Voltaire: le meilleur de ce que la pensée oblique a pu offrir s’est reconnu en lui. On doit à Lucien, dans ce que la poussière des siècles a bien voulu nous laisser de lui, un peu moins de 90 textes de tous styles: exercices de rhétorique, dialogues (plus ou moins) philosophiques, lettres, compilations, pamphlets, éloges, romans d’aventure. On lui doit surtout l’introduction d’un mode d’écriture: le «sérieux-comique» (en VO: spoudogéloion), qui indique qu’on assoit l’expression bouffonne sur des bases suffisamment solides pour montrer qu’on sait de quoi on parle.

Un songe

Le peu qu’on connaît de la vie de Lucien, on le doit à la Souda, une encyclopédie grecque de la fin du Xe siècle: il serait né vers la fin du règne de Trajan, qui meurt en 117. Sa langue maternelle devait vraisemblablement être celle du coin, l’araméen, mais on suppose qu’il se familiarisa assez tôt avec le latin. Dans un récit plus ou moins autobiographique (Le Songe ou la Vie de Lucien), il raconte sa conversion à la paideia – la Culture, ou l’éducation –, qui lui apparut en rêve alors qu’il était apprenti chez son oncle marbrier. C’est décidé, il sera sophiste. Ce qui veut dire qu’il sera beaucoup de choses: orateur, comédien, avocat, écrivain… Il se mit au grec – certainement dans une des nombreuses écoles de rhétorique d’Asie mineure – et développa, par une langue puisant dans le meilleur de l’atticisme classique et de la langue commune (la koinè) du IIe siècle, un style dont la qualité, faite tout à la fois d’iconoclasme et d’un profond respect de la tradition, éblouira les humanistes du Quattrocento.

Préfectoral

La Souda donne encore quelques rares traces du passage de Lucien ici-bas: on le vit entre 162 et 165 à Antioche, à la cour du co-empereur Lucius Verus, dont les troupes guerroyaient contre les Parthes. C’est à cette occasion qu’il rédigea un de ses ouvrages les plus célèbres, Comment il faut écrire l’histoire, vaste projet de remaniement de pratiques qui n’avaient guère évolué depuis Hérodote et Thucydide. Peu de temps après, il se trouve en Grèce, puis en 171 en Egypte, où il travaille à l’administration préfectorale, puis à nouveau en Grèce, vers 175. Il meurt vraisemblablement peu avant la fin du règne de Marc Aurèle – l’empereur décédera en 180.

Stoïciens prétentieux

Ces rares données biographiques contrastent avec une production littéraire qui a tout du feu grégeois… et du pancrace. Contempteur des puissants, proche des petites gens (comme le montrent par exemple ses Dialogues des courtisanes), il n’a pas son pareil pour pulvériser par la satire et la parodie les imposteurs – ou ceux qu’il considère comme tels: sophistes vaniteux (Le Maître de rhétorique), philosophes faussement vertueux (Icaroménippe ou le voyage aérien, auquel Cyrano de Bergerac empruntera beaucoup pour son Histoire comique des États et Empires de la Lune en 1650), stoïciens prétentieux (on prête plutôt à Lucien des affinités avec le cynisme et l’épicurisme), charlatans et faux thaumaturges (Les Sectes à l’encan, Sur la mort de Pérégrinos).

Coucouville-les-Nuées

Même Homère y a droit: un expert du mensonge, dit Lucien de la statue du commandeur. L’attaque se situe aux premières lignes de ce qui est certainement son œuvre la plus célèbre: L’Histoire véritable, que l’on cite aussi sous le titre d’Histoires vraies. On a avec ce texte une parodie réjouissante des récits de voyage qui font l’ossature de la littérature antique depuis l’Odyssée: on y croise, au-delà de Gibraltar, des femmes-vignes, on voyage sur la lune et dans le ventre d’une baleine qui accueille toute une société de naufragés, on se bat contre des monstres hybrides parfaitement extravagants (des «fourmis-chevaux», ou Hippomyrmèques, des «champignons-tiges», ou Caulomykètes, des «glands-chiens», ou Cynobalanes), on accoste sur une île en fromage, on longe la cité aérienne de Coucouville-les-Nuées (Néphélococcygie), imaginée par Aristophane dans Les Oiseaux. Une histoire pétaradante, ébouriffante.

Mensonge honnête

Et surtout un pied-de-nez magistral. Voici comment Lucien présente son Histoire véritable (gardez bien ce véritable à l’esprit): «[…] poussé par la vaine gloire et jaloux de léguer quelque chose à la postérité, j’ai voulu profiter […] de la liberté de feindre, et, parce que je n’avais rien de vrai à raconter, n’ayant jamais eu d’aventure digne d’intérêt, je me suis rabattu sur le mensonge; mais ma manière de mentir est beaucoup plus honnête que [celle des auteurs qui m’ont précédé]; car il y a du moins un point où je serai véridique, c’est en avouant que je suis un menteur.»

Puissance de l’antiphrase qui oppose le titre au texte, exaltation du paradoxe du menteur, goût de la feintise (aux sens de feindre ET de forger, en droite ligne du latin fingere): depuis des siècles, les exégètes transpirent pour exprimer tous les sens et toutes les implications de cet incipit. Pour une conclusion souvent répétée: personne mieux que Lucien de Samosate n’a su faire ressentir que la fiction est un point de tension entre le faux et ce qui ne l’est pas.


Lucien de Samosate, Œuvres complètes, traduction Emile Chambry, Alain Billaut et Emile Chambry et Emeline Marquis, Laffont, Bouqins 2015, 1243 p.

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