Cinéma

Patricia Plattner au bout de la route

La cinéaste genevoise est décédée. Plasticienne et grande voyageuse, elle a signé une quinzaine de documentaires et de fictions, dont «Les Petites Couleurs»

Patricia Plattner, c’était un sourire camouflé derrière la fumée d’une cigarette roulée à la main. On le voyait briller sur les routes de l’Inde, à la terrasse des cafés locarnais, entre les stands du marché de Carouge. Il était irrésistible. Les dessinateurs Wazem et Aloys trouvent les mots justes pour saluer leur amie: «Elle était généreuse, caractérielle, égocentrique, emmerdeuse, géniale», assène le premier. «Elle dégageait une grande chaleur humaine, elle était directe, spontanée – parfois trop —, tactile», précise le second. Elle s’est éteinte le 5 septembre, des suites d’un cancer.

Née en 1953 à Genève, Patricia Plattner a étudié l’histoire de l’art, puis décroché un diplôme de l’École supérieure d’art visuel en 1975. Le 1er avril 1979, avec Aloys et Philippe Deléglise, elle fonde les Studios Lolos. «Avec un «s», précise Aloys, qui se marre encore: ils ont failli s’appeler les Studios de la Patronne, les Studios Deléglise – mais ça sonnait mal. Alors ça a été Lolos, parce que Patricia pratiquait une forme de féminisme pas bégueule».

Appelée par le monde

Les trois associés réalisent à six mains la couverture hebdomadaire de Tout Va Bien. Patricia Plattner expose ses œuvres et réalise des performances jusqu’en 1983. Un livre, L’Ame du cochon = The Pig’s soul, retrace son travail plastique. En 1984, elle tombe dans le cinéma en produisant Campo Europa, le premier film de Pierre Maillard. Et l’année suivante, elle crée Night Light, sa société de production.

Comme elle n’aime pas trop le visuel des villes suisses, «affiches, barrières, sens uniques…», elle cherche ailleurs les «détonateurs imaginaires» qui la poussent à faire des films. Car, à 24 ans, Patricia Plattner a contracté le virus du voyage. «J’ai toujours été appelée par le reste du monde. La planète devient de plus en plus petite, mais les mystères restent entiers». «Elle appartenait à cette race, en voie de disparition, de gens qui ont beaucoup voyagé, longtemps, partout, explique Wazem. Elle avait l’élégance, la culture, la connaissance des grands voyageurs».

Le sens de la vie

Elle signe un premier film en 1986, La Dame de pique, suivie par Piano Panier (1989). A cette fiction un peu maladroite succèdent trois portraits documentaires, Des tableaux qui bougent, Georges Schwizgebel; Le Sismographe, la Lune et le Léopard, David Streiff; et Le Hibou et la Baleine, Nicolas Bouvier.

En 1994, doté d’un coquet budget 2,5 millions de francs suisses, la cinéaste passe huit semaines au Sri Lanka pour tourner Le Livre de Cristal, avec Jean-François Balmer et Valeria Bruni Tedeschi, un Indian song beau et profond dans lequel un vieil archéologue tente de déchiffrer un livre permettant d’élucider le mystère de la vie. Celui-ci pourrait se résumer d’une formule empreinte de fatalisme orientale: «Quoi qu’il arrive, rien n’arrive».

Après une pincée de moyens métrages documentaires, elle signe son chef-d’œuvre, Les Petites Couleurs (2002). Dans un motel décati, havre des âmes cabossées, Christelle (Anouk Grinberg), petite coiffeuse avec un œil au beurre noir, se lie d’amitié avec la patronne, Mona (Bernadette Lafont), une veuve pétulante. Sous leur impulsion, les murs refleurissent et les fleurs reprennent des couleurs. Ces Petites fugues au Bagdad Café, c’est avant tout l’histoire d’une femme qui recouvre son indépendance et sa dignité. Revenant d’Inde où elle avait tourné Made in India, un documentaire consacré aux femmes qui s’organisent en coopératives, elle a voulu «transposer cet esprit de solidarité chez nous».

Genève du bas

Pour son dernier film, Bazar (2009), la réalisatrice a retrouvé son amie Bernadette Lafont. Elle lui offre un formidable rôle de vieille dame indigne et gourmande, Gabrielle, l’antiquaire libertaire qui s’offre une histoire d’amour d’arrière-saison entre les bras de Fred, un bel ouvrier de quarante ans son cadet. Cette sonate d’automne, cette «comédie douce-amère sur la nouvelle famille», réunit tout un petit peuple de brocanteurs, de galeristes, de bricoleurs et de poètes, témoignant d’une grande tendresse envers le genre humain et Genève, ville certes internationale, mais pleine de recoins où s’attarde un air d’accordéon.

Grande voyageuse, arpentant l’Asie et hantant le Portugal pour co-produire Manoel de Oliveira, Patricia Plattner occupait une place à part dans le monde du cinéma suisse. «Je suis là et je ne suis pas là. Le cinéma suisse ne me préoccupe pas énormément, mais j’essaye de voir les films des autres, je me sens solidaire. Finalement, je n’ai pas tellement d’amis dans la branche». Carougeoise de cœur, elle préférait faire le marché et rencontrer ses amis, Nicolas Bouvier, Aloys et les graphistes des studios Lolos, le dessinateur Poussin… Nous continuerons à guetter son sourire là où prime l’amitié.

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