Théâtre

Philippe Torreton: «Jouer Arturo Ui, c’est m’engager dans la campagne présidentielle»

Stupéfiant en Cyrano malade d’amour, le grand acteur français se frotte à la crapule Arturo Ui, double d’Hitler imaginé par Bertolt Brecht. En marge de la première, le 2 novembre à Annecy, il salue ses maîtres, Michel Bouquet et l’écrivaine Charlotte Delbo

Un bifteck avec Cyrano de Bergerac et Arturo Ui, deux ogres dans un seul corps, ça ne se refuse pas. C’est le privilège du chroniqueur. Il bruine sur Annecy et vous attendez Philippe Torreton dans un bistrot embué. Mais le voici qui se faufile entre les tables, assorti au ciel, chapeau bas sur visage pâle, parka épaisse sur petite cylindrée trapue. Vous vous rappelez son Cyrano, malade d’amour ici même, au Théâtre de Bonlieu en 2013, vous revoyez son crâne de carême, sa moustache en berne et vous vous dites que la scène transfigure ses enfants.

A la lueur du troquet, Philippe Torreton, 51 ans, ressemble à votre voisin – étrange catégorie – celui qui vous salue le matin, discret et amical. Mais qu’un projecteur embrasse sa figure, qu’une caméra l’aspire et il change de nature, magnifiquement spectral dans le film Présumé coupable, cogneur à l’improviste quand il incarne Hamlet.

«Faux-filets, Messieurs?» Va, pour le boeuf. Dans une heure, il retrouvera Dominique Pitoiset, ce metteur en scène toujours tranché qui le guidait dans Cyrano. Sur les planches, sous le feu de ses partenaires, il deviendra Arturo Ui, ce caïd roublard qui gravit tous les échelons de la crapulerie et du pouvoir dans La Résistible ascension d’Arturo Ui. Il se frottera surtout à ce Bertolt Brecht qui, réfugié en Finlande en 1941, transforme en farce l’étau infernal d’Adolf Hitler et de ses sbires.

– Le Temps: Au vu de l’actualité, de la montée en force des démagogues, Arturo Ui est d’une brûlante actualité…

– Philippe Torreton: Oui. Nous avions envie, Dominique Pitoiset et moi de nous confronter à un propos politique. Dominique avait envie de monter Les Mains sales de Jean-Paul Sartre, qu’il aurait mis en résonance avec d’autres textes. Ça m’attirait, mais ça ne me convainquait pas scéniquement. Je lui ai proposé Arturo Ui, à condition, ai-je insisté, de délester la pièce de son habillage.


– Que voulez-vous dire?

– Bertolt Brecht écrit en exil, en Finlande d’abord, aux Etats-Unis ensuite, il a le souci de convaincre les producteurs américains de financer sa création. Il brode alors une histoire de gangsters. Cette couche me semble aujourd’hui sans grand intérêt. Il n’y a pas de vertu à monter un texte tel qu’il a été écrit. Bien trahir est une forme de fidélité.

– Qu’allez-vous jouer alors?

– Je ne jouerai pas Hitler, même si cette figure peut m’inspirer pour le rôle. Ce que nous voudrions montrer, c’est l’engrenage qui fait qu’une société se choisit des boucs-émissaires, qu’elle s’en remet à une figure autoritaire. Il ne vous a pas échappé qu’en France beaucoup de personnalités se réfèrent avec fascination au général de Gaulle. Ce qui s’exprime, c’est la nostalgie de l’homme à poigne, du despote éclairé. Nous en sommes là.


– Jouer Arturo Ui, c’est vous engager dans la campagne présidentielle?

– Oui. Le théâtre n’est pas un art muet. Certains acteurs privilégient le divertissement. S’ils le font bien, tant mieux. Je me sentirais mal pour ma part d’être en scène avec une pièce qui ne décline pas nos préoccupations actuelles. L’élection de 2017 ne sera pas banale. Quinze ans après le choc de l’accession de Jean-Marie Le Pen au second tour de la présidentielle, plus aucun commentateur ne s’étonne de voir sa fille y prétendre naturellement. La pièce de Brecht correspond à mes craintes. Les parallèles entre aujourd’hui et les années 1930 sont troublants. Pensez à notre attitude avec la Turquie d’Erdogan, nous lui passons tout parce qu’elle fait barrage aux migrants. J’ai honte des débats qui sont les nôtres. La paix et le confort nous rendent odieux et veules.


– D’où vient votre engagement?

– En famille, dans ma Normandie natale, nous commentions beaucoup l’actualité. Nous étions très sensibles aux conditions de travail des plus modestes. Ma mère, institutrice, se battait pour pouvoir apporter aux enfants un enseignement de qualité malgré le nombre d’élèves qu’on lui imposait. Mon oncle, maçon, a dû être opéré parce qu’il avait les sinus remplis de ciment. J’ai vu autour de moi la dépression s’installer. Ça marque.


– Pourquoi faire du théâtre?

– Ça m’a plu très jeune. A 14 ans, j’ai dit à un copain d’école: je serai acteur. Autour de moi, on me disait que le chômage était de 90% dans ce métier. J’ai tenté le Conservatoire de Paris, dont la sélection est dure (Près de 2000 candidats, une trentaine de lauréats ndlr). J’ai été reçu. Je n’aurais sans doute pas poursuivi si je n’avais pas été retenu. Après, il y a eu cette autre école qu’est la Comédie-Française.


– A quoi ressemble Philippe Torreton à 18 ans?

– A une petite boule de concentration. C’est ce que découvre le jury du Conservatoire. J’étais tendu comme un arc. Le professeur qui m’avait préparé à l’examen me disait qu’il ne fallait pas jouer, mais convaincre. Chaque scène est un débat qu’il faut gagner.


– C’est la leçon que vous transmettriez à un comédien-novice?

– J’ai une admiration sans bornes pour Michel Bouquet. Son idéal d’interprétation peut se résumer ainsi: «Je le dis, donc je suis.» Parvenir à cette économie de moyens, à cette pureté d’intention relève d’un travail sans fin. Quand ils prennent de l’âge, les grands comédiens parviennent à cette simplicité. Regardez Jean-Louis Trintignant. Il est juste là, avec son texte sur les planches et il est génial.


– Et le personnage dans tout cela?

– C’est accessoire. Récemment, j’entends Michel Bouquet, encore lui, dire les tirades d’Agrippine dans «Britannicus». C’est la plume de Jean Racine qu’on entend, son écriture dévoilée à sa source.


– Quel acteur êtes-vous pendant les répétitions?

– Les premières heures, nous lisons souvent la pièce autour d’une table pour en examiner les sens possibles. Mais très vite, je dois me lever. Je pense avec mon corps. De la même façon, quand j’écris, c’est à haute voix (Petit lexique amoureux du théâtre, Stock, 2009 Thank You, Shakespeare!, Flammarion 2016). J’ai besoin d’adresser mon texte. Je fais lire tous mes écrits, à ma femme d’abord.


– Quel est le livre que vous offrez aux êtres que vous aimez?

Les trois volumes de Charlotte Delbo, cette disciple de Louis Jouvet, résistante, déportée à Auschwitz-Birkenau. Elle retrace cette traversée dans Aucun de nous ne reviendra, Une connaissance inutile, Mesure de nos jours, republiés aux éditions de Minuit. Je les ai offerts une quinzaine de fois au moins. Je n’ai rien lu de plus terrible, de plus simplement dit que ces mots-là.


– Quelle est la phrase de Charlotte Delbo qui vous accompagne?

– Sa prière aux vivants pour leur pardonner d’être vivants. Elle écrit ceci, je vous le dis de mémoire: «Je vous en supplie, faites quelque chose, appelez un pas, une danse/quelque chose qui nous justifie/apprenez à rire, à chanter/parce que ce serait trop bête à la fin que tant soient morts et que vous viviez à la fin sans rien faire de votre vie.» Je pense tout le temps à cette prière. Dans la période que nous vivons en France depuis l’attentat contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher, aucune voix ne s’est élevée pour dire l’importance vitale de la culture non comme remède mais comme lien quand la société se disloque.


– Quel lecteur êtes-vous?

– Je suis de plus en plus lecteur d’abord. Plus j’écris, plus j’ai envie de lire les autres. J’ai des amis écrivains qui sont comme des grands frères en écriture: Pierre Lemaitre qui a reçu le Prix Goncourt pour Au revoir là-haut, Sorj Chalandon qui vient de publier Profession du père. Quand j’ai lu Mon Traître de Chalandon, il y a eu comme une évidence. On a le droit d’écrire comme ça. Shakespeare produit cet effet sur moi: c’est magnifique et grossier à la fois. Ce que j’aime, chez de tels auteurs, c’est leur façon de mettre un coin dans la bûche et de la fendre. Bien fendre sa bûche, c’est un art, croyez-moi, je suis bûcheron.


– Jouer, c’est fendre la bûche?

– C’est trouver l’angle. Comme écrire. Jouer, c’est écrire à haute voix.


«La Résistible ascension d’Arturo Ui». Annecy, Bonlieu, Scène nationale. Du me 2 au di 6 novembre; rens. www.bonlieu-annecy.com; et 0033/4 50 33 44 11.


Profil

1965 Il naît à Rouen.

1990 Il entre à la Comédie-Française.

1996 Il incarne le Capitaine Conan dans le film éponyme de Bertrand Tavernier. Et il décroche le César du meilleur acteur pour ce rôle.

2011 Il perd quinze kilos pour jouer dans «Présumé coupable» de Vincent Garenq, d’après l’affaire d’Outreau.

2012 Il se glisse dans la camisole de Cyrano, fou d’amour, sous la direction de Dominique Pitoiset. Il tourne pendant deux ans le spectacle.

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