Rencontre

«Les acteurs sont des guerriers au service des idées»

L’écrivain et acteur congolais Dieudonné Niangouna vénère Blaise Cendrars et Mohamed Ali. Confidences d’un poète puncheur, à quatre jours de «Nkenguégi», sa nouvelle création au Théâtre de Vidy

Il déboule comme il débite, à toute vitesse. A l’instant, Dieudonné Niangouna, son bonnet à pompon, ses bottines fourrées, sa maigreur d’ado zazou, arpentaient encore le bord du lac. Il lançait dans la bruine des mots perçants comme des fléchettes et les cygnes en étaient ébouriffés. C’est ainsi que l’acteur et poète congolais apprend les répliques de sa nouvelle épopée, Nkenguégi (Les Solitaires intempestifs), l’histoire d’un homme qui a pris la mer dans l’espoir d’un rivage, le poème d’un valeureux que la vague submerge, l’élégie d’un noyé que les épaves menacent. Une fable en forme de radeau, portée dès mardi, au Théâtre de Vidy à Lausanne, par une dizaine d’acteurs et de musiciens.

Mais à peine assis, Dieudonné Niangouna fouette le coche et vous emporte. Il est midi, des habitués s’agglutinent autour du bar du théâtre. Et lui n’a que Nkenguégi à la bouche, cette galaxie où se croisent un bouffon élu pour cinq ans et une nuée de jeunes têtes bien farcies qui commentent, depuis Paris, le naufrage du dénommé Erdonidus Amandéüs. Dieudonné, 40 ans, écrit dans les brandons de l’actualité, comment pourrait-il faire autrement?

«Big, boum, bah…»: c’est ainsi qu’on qualifie son style à ses débuts. Il a 21 ans en 1997, Brazzaville est un brasier où s’affrontent les «Cobras» du futur président Denis Sassou-Nguesso et les «Ninjas». Dieudonné et sa bande répercutent cette maladie de la mort à l’enseigne des Bruits de la rue. Mais leurs éclats déplaisent et il doit fuir une première fois, direction Pointe-Noire. Quand il revient, il est enlevé par les Ninjas qui le retiennent prisonnier dans la forêt, «mon hôpital psychiatrique», dira-t-il.

A qui pense-t-il, emmailloté dans l’hostilité des jours? A son père, grammairien, savant, fou de littérature? Peut-être. A sa grand-mère, guérisseuse et conteuse? Sans doute. S’il survit, raconte-t-il, c’est que les poètes l’habitent, Blaise Cendrars, Bernard-Marie Koltès, Sony Labou Tansi. Leurs illuminations sont sa pitance. Cet enfer, il le scande dans Les Inepties volantes, au Festival d’Avignon en 2010, puis au Théâtre Saint-Gervais à Genève. Ceux qui entendent son crépitement sont chamboulés. Comme ceux qui assistent, au milieu de la garrigue, toujours à Avignon, à Shéda, fresque à cratères multiples. Dieudonné Niangouna est un poids plume aux uppercuts ravageurs: une lettre ouverte au président Sassou-Nguesso lui vaut aujourd’hui d’être interdit de séjour dans son pays.

– Le Temps: D’où vient «Nkenguégi»?

– Dieudonné Niangouna: De l’actualité, comme toujours chez moi. Je voulais parler de tous ces êtres qui trouvent la mort sur les côtes italiennes, mais aussi de cette génération de jeunes Africains qui rêvent tous d’Eldorado, sans penser que cet Eldorado est peut-être en eux d’abord. Mais je ne suis pas un donneur de leçon. J’écris des fables et le propre d’une fable est de peser le pour et le contre d’une idée.

- Comment écrivez-vous?

– Je ferme les yeux et je me lance, sans aucun plan, aucune structure. C’est comme ça que «Nkenguégi» a jailli. Pendant trois mois, enfermé dans ma chambre, j’ai écrit l’histoire d’un naufragé, c’est son chant intérieur qu’on entend. Je me suis retrouvé avec une trentaine de pages, le coeur de la pièce et je me suis dit qu’il fallait deux contrepoids au moins. D’un côté, il y a le regard de jeune nantis, Africains et Européens, qui observent ce désastre depuis un appartement parisien. De l’autre, il y a l’histoire d’un fou du roi élu pour cinq ans, qui refuse de quitter ses fonctions, ce qui déclenche la colère des enfants de la rue.

– C’est votre façon d’évoquer la situation du Congo?

– Oui, nous avons un président qui ne veut pas partir et cette dictature est la principale raison qui pousse des hommes et des femmes à prendre la mer.

– Votre théâtre colle toujours à l’actualité?

– Quel autre sens pourrait-il avoir? Si quelqu’un achète un ticket pour un spectacle, c’est qu’il veut qu’on lui parle de ce qu’il vit, de sa détresse, de ses espoirs, de ses dilemmes.

– Quelle est la première chose que vous faites avec vos acteurs, le premier jour de travail?

– Je les invite à boire une bière. On discute de la vie, de la politique, de nos soucis, mais pas de théâtre. Parfois, c’est une fête qui peut durer une nuit. Monter un spectacle, c’est un partage. Je veux que chacun soit engagé, prêt à défendre une écriture. Un acteur n’est pas un chasseur de primes, qui touche son cachet. Il est au service d’un propos.

– Et sur les planches, à quoi ressemble la première répétition?

– On se met autour d’une table, avec les brochures et on parle de plein de choses. Certains acteurs sont déboussolés, parce qu’il se passe beaucoup de temps avant qu’on se mette à lire le texte. Mais il faut passer par là, à mon sens, par cet ennui, par cette tristesse, par ce doute avant de passer à l’action. C’est un rituel, une manière de rencontrer sa peur avant de pénétrer dans la forêt.

– Etes-vous un metteur en scène directif?

– Non. Sur la scène, pendant les répétitions, l’acteur doit trouver l’âme de la bête, débusquer l’âme qui est à l’intérieur du mot, découvrir l’odeur de la phrase. S’il y parvient, il se sentira comme chez lui sur le plateau, il aura conquis sa liberté.

– Que représente avec le recul «Les Inepties volantes»?

– J’avais besoin de porter cette parole, mais il y a des choses que les mots étaient impuissants à traduire. D’où la présence de l’accordéoniste Pascal Contet à mes côtés. Ma grand-mère, qui était sorcière et rebouteuse, disait qu’il faut respecter l’incompris, que l’ombre doit avoir sa part.

– Quand avez-vous su que vous seriez écrivain?

– Je n’ai jamais rêvé autre chose. Je ne sais rien faire d’autre. Dès l’âge de quatre ans, j’ai su que je voulais être écrivain et acteur. Dans ma jeunesse à Brazzaville, nous étions toute une bande qui galérait. Chacun cherchait à s’en sortir. Moi, je m’en foutais, je savais ce que je ferais. Pendant ma captivité, je récitais des poèmes. Des camarades trouvaient ça insensé. Blaise Cendrars, Sony Labou Tansi m’ont aidé à tenir.

– Sur quoi écrivez-vous?

– Sur des feuilles détachées, blanches, jamais lignées. J’ai besoin de les remplir, de peindre parfois la page, de la salir. Une page vierge me déprime: elle donne l’impression qu’on ne vit pas, qu’on n’a rien vu, rien entendu. J’écris tous les jours, quelle que soit l’heure à laquelle je rentre, au milieu de la nuit ou au petit matin.

– Quels sont les acteurs qui vous ont inspiré?

– Fernandel d’abord. Klaus Kinski aussi. Charles Bronson, encore. Et puis évidemment, cet éternel guerrier qu’est Yul Brinner.

– Un acteur est-il un guerrier?

– Oui, bien sûr. La scène est un champ de bataille où il s’agit de défendre des idées.

– Le héros de votre enfance?

– Le champion de boxe Mohamed Ali. C’est mon héros depuis que je suis gamin. J’ai vu tous ses combats, j’ai tout lu sur lui. Sa force mentale est exceptionnelle, sur le ring, pour ses idées. Il m’a appris que cette force-là pouvait tout, que sur le ring comme dans la vie il faut suivre ses propres pas, sans dévier.


Nkenguégi, Lausanne, Théâtre de Vidy, du ma 1er au sa 5 nov.; rens. http://www.vidy.ch/

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