Jardins des peintres

Emil Nolde et son paradis secret

En 1941, le peintre allemand, dont l’art est considéré comme dégénéré par les nazis, se voit interdit d’exercer sa profession. Il se retire dans sa maison de Seebüll, près de la mer du Nord, où il va créer des tableaux dits «non peints»

Ils ont marché dans les étendues vertes et bleues des marais maritimes, à travers les pâturages gorgés de pluie et d’eau salée, à côté de maisons coiffées de chapeaux de chaume touffus. Sur un terp au milieu des marécages, ils ont observé des jeunes chevaux jouant dans la prairie. «C’est notre endroit», a dit la femme. Et l’homme a dessiné leur maison et leur jardin.

Le paradis

1927. Le vent du nord caresse les prés salés. Emil Nolde et sa femme, Ada, décident de construire leur maison de campagne dans un coin perdu de Frise-du-Nord, la région natale du peintre. Ils achètent un bout de terre à quelques encablures de la mer, près de la frontière danoise. Comme partout où ils s’attardent, ils veulent aménager un jardin, et ce n’est pas un sol capricieux ou un climat rugueux qui les empêcheront de voir un paradis floral éclore.

En images. Le paradis verdoyant du peintre

Ils mélangent la terre vaseuse avec du sable, font ériger des palissades de chaume contre les vents. Les parterres de fleurs sont rehaussés, comme la maison, pour les protéger des inondations. Mais quelle forme donner à ce jardin? Ils font plusieurs esquisses avant de trouver les contours parfaits: leurs initiales entrelacées, A et E, formeront les sentiers, réunis au milieu par une boucle avec une fontaine. «Personne ne voyait dans les chemins et les parterres floraux ce que c’était exactement, écrivait Emil Nolde. Nous ne le disions à personne.»

Derrière les palissades et les arbres fruitiers, le jardin est abrité non seulement des vents mais aussi des regards. Il faut contourner la haie en chaume pour se faire happer dans un flot chatoyant. Le rouge des coquelicots se détache sur un tapis orange de rudbeckias, les pinceaux pourpres des astilbes contrastent avec le jaune des lilas et les tournesols illuminent les nuages violets de dauphinelles – comme sur les aquarelles de Nolde.

Le peintre, qui cherchait à donner libre cours à la force expressive des couleurs, a trouvé dès 1906 ses alliés fidèles dans les fleurs. «C’était sur l’île d’Alsen, au cœur de l’été. J’ai été irrésistiblement attiré par les couleurs des fleurs et je me suis presque immédiatement mis à peindre. Ainsi sont apparus mes premiers petits tableaux de jardin. Les florissantes couleurs des fleurs, la pureté de ces couleurs, je les aimais», se souvient Nolde dans son autobiographie. Les tableaux de Van Gogh et Gauguin, qu’il découvre vers 1905, ont dû le conforter dans ses expériences.

Pour Nolde, les tonalités des couleurs pouvaient exprimer toute une palette d’émotions, si le peintre savait écouter et suivre les humeurs de la couleur sans réfléchir. «Le peintre n’a pas besoin de savoir grand-chose. C’est beau s’il peut peindre en se laissant guider par son instinct aussi sûrement que quand il respire ou qu’il marche.» Du moment où ce langage devient le sien, Nolde commence même à penser en couleurs. Il ressent la voix de sa femme, Ada, «entre un rouge rouillé et un lilas foncé».

«Le jaune peut peindre le bonheur ou la douleur. Il y a le rouge du feu, le rouge du sang et le rouge des roses. Il y a du bleu argenté, du bleu ciel et du bleu d’orage… Les rêves ne sont-ils pas comme des sons, et les sons comme des couleurs, et les couleurs comme de la musique? Les couleurs sont mes notes, avec lesquelles je forme des accords et des sons en harmonie ou en contraste.»

A Utenwarf, un village voisin où il habite avant Seebüll, le jardin lui donne une envie impérieuse de créer: «Les fleurs rayonnaient de lumière pure et belle, elles jubilaient en me voyant.» Au-delà du jardin, c’est tout le paysage du nord qui inspire au peintre des couleurs flamboyantes et impétueuses. Son paysage natal qu’il peuple, depuis l’enfance passée à la ferme, avec toutes sortes d’êtres fantastiques sortis de légendes et de sa propre imagination.

Lors d’un séjour sur une plage danoise en 1901, il peint des personnages qui se cachent dans les pierres, entre les arbres, sur les nuages… Ce sont ces forces ancestrales dissimulées dans la nature et les sentiments qu’elles réveillent à l’intérieur des hommes que Nolde laisse s’exprimer sur ses toiles à l’aide des couleurs. «Je crois à l’ardeur au cœur de la terre, et à sa relation à l’homme. Je crois à des milliers de mondes de merveilles.» Cette pensée animiste traverse son œuvre. Ces créatures imaginaires le consoleront pendant une période éprouvante.

L’enfer

1937. Le vent du nord fouette les prés salés. La maison de Seebüll vient d’être terminée – une petite salle d’exposition est aménagée au deuxième étage – quand Nolde apprend que son art est désormais considéré comme dégénéré par les nazis. Un coup dur pour le peintre, qui se voyait profondément ancré dans la culture germanique. Il a même écrit à Goebbels en lui faisant part de son incompréhension, d’autant plus qu’il a toujours soutenu l’idée de la pureté de l’art allemand… Découragé, Nolde se retire à Seebüll et, à partir de 1940, ne revient presque plus dans son appartement berlinois, qui sera détruit par une bombe.

L’exclusion de l’Académie des arts du Reich et l’interdiction de peindre tombent en 1941. Nolde est dévasté. S’il peint comme il respire, alors on le prive d’oxygène. Mais Seebüll est très loin de Berlin, et même de Hambourg, et le seul policier du coin ne passera pas tous les jours pour contrôler un peintre. Alors Nolde se procure des couleurs qu’il n’a plus le droit d’acheter et puise dans du papier en réserve, quitte à le découper en petits morceaux ou à utiliser le revers des aquarelles déjà faites. Il se cache pour peindre et dissimule ses petites images, qu’il appelle les tableaux non peints.

Ces aquarelles sont nées «dans un élan comme je n’en ai jamais connu auparavant», écrit Nolde à son ami Hans Fehr. Sur du papier japonais trempé, il pose des couleurs bien diluées, et c’est là que la nature et le hasard, comme il l’a toujours voulu, participent au processus créatif. Les couleurs coulent et tracent des motifs inattendus. Une tache rouge peut devenir un coquelicot, le soleil ardent, ou le visage cramoisi d’un esprit. Nolde attend que le dessin sèche pour relever les contours à l’encre et donner forme à un paysage ou à un être fantastique qui s’y cache. Cette libération des couleurs et de l’imagination, un travail quasi méditatif, est un moment d’évasion. «J’ai marché pendant des heures cette nuit à travers un paysage merveilleux…» écrit-il en 1941.

Le purgatoire

Pendant longtemps, cette figure du peintre retiré au bout des terres et contournant l’interdiction a hanté l’imaginaire collectif, en inspirant par exem­ple à l’écrivain Siegfried Lenz son célèbre roman La Leçon d’allemand. Pourtant des zones d’ombre persistent. Une étude récente tente de mettre en lumière cette période de la vie de Nolde et ses relations avec le régime nazi.

«On a longtemps confondu l’interdiction de peindre, Malverbot, et l’interdiction d’exercer la pro­fession de peintre, Berufsverbot, explique Caroline Dieterich, de la Fondation Emil Nolde à Seebüll. En effet, Nolde avait le droit de peindre pour lui, mais pas de vendre ou d’exposer ses tableaux.»

Une nuance qui n’apaisait en rien la souffrance du peintre. «Nolde ressentait cette interdiction comme celle de peindre, il était ébranlé et se sentait les mains liées. Exclu de l’Académie, il n’avait plus de moyens pour acheter des couleurs et du papier. En revanche, il semble peu probable que le seul policier pour trois villages, qui se déplaçait à vélo, comme dans le roman de Lenz, n’avait pas autre chose à faire que de contrôler si un peintre avait vendu l’un de ses tableaux. Et Nolde l’avait fait, clandestinement.»

Des amis auraient dû l’aider pour trouver des couleurs. Quant au papier, Nolde puisait dans ses réserves avec parcimonie. Il avait ramené quantité de différents papiers de son voyage dans les mers du Sud et il les découpait pour faire ses petites aquarelles, qu’il considérait comme des ébauches. Il en fera plus de 1300 et en transformera une centaine en tableaux après la guerre.

Mais les aquarelles resteront son jardin secret. En 1946, il accompagne Ada, malade, en cure à la mer et cherche du réconfort dans la peinture. Le rouge du couchant sera sanglant. Et quand, à l’âge de 85 ans, après un accident, le peintre ne pourra plus manier ses longs pinceaux, l’aquarelle lui servira de refuge. Pour s’évader dans les paysages imaginaires, les étendues de couleurs gorgées d’eau.

A Seebüll, les fleurs continuent à flamboyer comme l’a voulu le peintre, disparu en 1956. «Dans le jardin, comme sur ses peintures, Nolde faisait confiance à la nature. Si une graine tombait par hasard quelque part, il la laissait pousser, dit Caroline Dieterich. On essaie de garder cet esprit. Comme si Nolde s’était juste absenté pour un petit moment, et qu’il allait vite rentrer, avec son chapeau et sa pipe…»


 

«Les couleurs presque insaisissables flamboyaient…»

En septembre 1928, Nolde décrit à son ami Hans Fehr son nouveau jardin avec une quantité de fleurs, «beau comme nous ne l’avions jamais encore eu. Les tournesols se dressaient si haut et moi, avec la tête renversée en arrière, j’étais reconnaissant de cette beauté étonnante… Les couleurs presque insaisissables flamboyaient et l’odeur des résédas entrait dans la maison…»

Dans cette maison, dessinée par Nolde, les chambres donnent sur le jardin et la vie suit le cours du soleil – comme les tournesols préférés du peintre. La chambre à coucher est éclairée le matin, la salle à manger vers midi et le salon avec la lumière du couchant. Au moment où «la beauté ardente et sauvage étend ses doigts de feu sur la coupole du ciel dans les dernières rayures de nuages flottants, fondant dans les flammes flamboyantes de couleurs».

Le couple aménage le jardin pour avoir des fleurs du mois de mars jusqu’en hiver. Des plantes en pots, des bouquets de fleurs fraîches et des tapisseries faites par Ada selon les esquisses du peintre égaient l’intérieur de la maison tout au long de l’année.

La cabane du jardin aux couleurs de tournesols et au toit de chaume est inspirée à la fois des huttes que Emil et Ada Nolde ont vues dans les îles du Pacifique, et des maisonnettes frisonnes traditionnelles. Dans la fraîcheur du «Petit Seebüll», comme ils l’appelaient affectueusement, le peintre et sa femme admiraient la profusion de fleurs dans le jardin, en buvant du thé avec des confitures confectionnées par Ada. «L’été est beau. L’été était chauffé au soleil. Le jardin est plein de fleurs», écrit Nolde en 1934.


Pour aller plus loin:

A visiter: La maison et le jardin d’Emil et Ada Nolde à Seebüll (Neukirchen, Frise-du-Nord).

www.nolde-stiftung.de

A lire: «La Leçon d’allemand», roman de Siegfried Lenz inspiré de la vie d’Emil Nolde.

 

Publicité