Théâtre

Dieudonné Niangouna, une fureur ensorcelante

L’acteur et poète congolais cogne fort dans «Nkenguégi», voyage au bout de la nuit parfois épuisant, mais brûlant, à l’affiche du Théâtre de Vidy jusqu’à samedi

Dans les cordes, le spectateur. Dieudonné Niangouna et son poids plume frappent, insistent, touchent, émeuvent. Le poète et acteur congolais, 40 ans, est en colère. Trop de cadavres sur son coeur. Trop de paroles volées sur les chemins de son exil. Trop de paysages laminés depuis ces jours de 1997 où il est fait prisonnier, plongé dans un bain de haine, victime à 21 ans de la guerre civile qui ravage son pays. Sur les planches de Vidy, c’est cette apocalypse qui remonte en torrent, portée par Dieudonné lui-même et une bande d’acteurs et de musiciens admirables. Ce Nkenguégi a ses faiblesses, ses nids-de-poule qui vous jettent dans le fossé, mais il est animé d’une fureur contagieuse, en particulier dans son dernier acte.

La chronique d’une génération perdue. Dieudonné Niangouna, cet auteur qui «salit ses carnets» de tout ce qui le traverse, signe avec Nkenguégi un chant qui a cette ampleur-là. Avec en toile de fond, comme les prémices de toutes les catastrophes à venir, une tribu d’affamés errants au milieu des eaux, les fameux naufragés français du Radeau de la Méduse, transfigurés en 1818 par le peintre Théodore Géricault. C’est autour de ce gouffre que tout gravite.

Alors entendez comment tout commence. Au centre, un acteur blanc à l’allure christique martèle son élégie. C’est Erdonidus Amandéüs, le naufragé qui traversera toute la fresque. Il dit: «J’ai quarante ans, mais je suis mort.» Autour de ce mort-vivant, des va-nu-pieds à genoux, comme dans l’attente du rivage. A main gauche, une réplique du Radeau de la Méduse tient lieu de paradigme tragique. Ne voit-on pas passer en surplomb, via un écran, un rafiot d’aujourd’hui surchargé de familles?

Nkenguégi est une centrifugeuse: le cauchemar de la Méduse se diffracte en mille terreurs contemporaines. Mais voici que la troupe change d’allure: les désenchantés sont désormais des fêtards, dans un loft parisien. Prostré sur une valise, un Africain en complet paraît regarder passer les trains. On l’a détroussé de ses rêves, c’est ce qu’il dira plus tard. Bientôt, la même bande répétera une pièce sur la solitude de la Méduse justement, sous les ordres d’une teigne de metteur en scène. C’est Ce soir on improvise de Pirandello, mais en version congolaise.

Dans la centrifugeuse, tout gicle. Nkenguégi disperse nos dramaturgies bancales, l’eldorado qui n’est plus qu’un sparadrap. Tout flanche aussi, à commencer par la pièce que répètent les pauvres comédiens. Symptôme? Ces passages sont les moins réussis, à l’image de ces variations interminables autour d’un «p’tit chat.» La farce reste encapsulée dans la prose, comme si tout d’un coup la sorcellerie de Dieudonné Niangouna n’opérait plus.

Mais il faut passer par ces planches vermoulues pour accéder au chaudron final. Dieudonné Niangouna joue un hâbleur, bouffon nommé De Lafuenté. Il tient le crachoir et chacune de ces phrases est une lame. A quelques mètres, mais comme dans un autre monde, des culs-terreux assistent médusés à la harangue. De Lafuenté débite ainsi: «J’ai grandi dans une ville qui s’appelait «Couilles-Flasques.» La seule chose qui ne soit pas un délit puni par la loi, c’est bouffer de la merde.» En écho, un film confirme ses dires: des ordures en uniforme bafouent des villageoises. Plus tard, ce même De Lafuenté a cet aveu qui vaut comme principe d’écriture: «J’ai refusé la justification des choses depuis que le monde a été créé par des couillons.»

A ce stade, vous êtes dans les cordes. Nkenguégi est une forme d’autofiction furieuse. Le bruit et les larmes du monde sont la matière de Dieudonné, aujourd’hui condamné à l’exil. Il n’est pas près de ranger ses gants de boxe.


Nkenguegi, Lausanne, Théâtre de Vidy, jusqu’au sa 5 novembre; rens. www.http://www.vidy.ch/

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