Spectacle

Philippe Torreton fait un sort à Nicolas Sarkozy

L’acteur français épate dans le rôle d’Arturo Ui, archétype du leader populiste projeté dans la France de François Hollande et de Marine Le Pen. Signé Dominique Pitoiset, le spectacle touche juste au Théâtre de Bonlieu à Annecy

Un allié de poids, à l’évidence. Bertolt Brecht, ce moraliste aigu, ce satiriste biberonné par Marx, s’invite dans la campagne présidentielle française. Au moment où Alain Juppé, Jean-François Copé, Nicolas Sarkozy & cie joutent devant les caméras, langue bien fourchue, dans l’espoir d’être choisis pour représenter la droite au printemps prochain, l’acteur Philippe Torreton joue Arturo Ui au Théâtre de Bonlieu à Annecy.

Le rapport? Il n’en existe aucun a priori entre cet avatar d’Adolf qui fait main basse sur le trust des choux-fleurs dans un Chicago de cinéma et la bataille pour l’Elysée. Sauf que le metteur en scène Dominique Pitoiset projette La Résistible Ascension d’Arturo Ui dans la France de François Hollande et de Marine Le Pen. Le geste est efficace, passionnant, même s’il est historiquement discutable. Il est servi par des acteurs redoutables d’intelligence.

Décrire une faiblesse humaine contagieuse

Interpréter revient parfois à bien détourner. Dans sa version de La Résistible Ascension Ui, Dominique Pitoiset coupe dans le gras brechtien: à la trappe, le folklore américain; à la trappe aussi les adresses au public, ces panneaux qui rappellent le contexte allemand. En 1941, Bertolt Brecht, 43 ans, vient d’atterrir aux Etats-Unis, après des séjours en Finlande et en Suède. Il pourfend le nazisme, ce qui lui a valu d’être déchu, dès 1935, de sa nationalité allemande. Comme Charlie Chaplin dans Le Dictateur, il crible de fléchettes Adolf, parachuté dans le Chicago d’Al Capone.

Le plaisir de Brecht est celui d’un farceur qui n’est dupe de rien. Il décrit les stratagèmes d’Arturo, ce Richard III de bas étage, les peaux de banane qu’il glisse sous les bottes des marchands de fleurs et d’un patriarche au-dessus de tout soupçon, bientôt corrompu malgré lui, Hindsborough – référence au président Paul von Hindenburg. L’auteur de Mère Courage et ses enfants décrit une spirale, la faiblesse contagieuse d’hommes et de femmes qui capitulent devant un bonimenteur grossier.

Le charme trouble du populiste

Pièce de guerre, dites-vous? Oui. Mais Dominique Pitoiset lui donne une gravité et une subtilité qu’elle n’a pas au départ. La Résistible Ascension d’Arturo Ui est un hublot sur la grande famille des populistes contemporains. En ouverture, un choeur sublime flirte avec les cieux sur un écran géant et une myriade de moniteurs incrustés dans une paroi métallique, celle d’une chambre froide, pense-t-on. De dos, calé dans un fauteuil de CEO, un amateur de classique jouit de cette élévation. Mais il interrompt d’un coup l’ovation qui suit. Devant vous, des bretelles de fête de la bière bavaroise: c’est Philippe Torreton alias Arturo. Dans sa main, un livre brandi comme un évangile, Mein Kampf. Dans sa bouche, des grands mots: c’est sa foi, jure-t-il, qui le pousse à aller voir le président Hindenburg.

Premier constat ici. Arturo n’est pas un monstre, il a même des démangeaisons culturelles. Second constat: le champ de ses manœuvres évoque, dans le décor de Dominique Pitoiset, à la fois une salle de conseil d’administration avec sa table à rallonge, un bunker avec son mur épais de coffre-fort et une morgue, avec ses casiers incrustés d’où sortiront dans un moment des pieds de cadavres – à mesure qu’Arturo fait exécuter ses adversaires.

Nana Mouskouri et les émeutiers

La fable, c’est celle d’une pénétration. Avec dans le rôle du gardien de la loi, Hindsborough le patriarche, joué par l’excellent Hervé Briaux. Il résiste, puis s’affaisse. Bientôt, il fera pénitence sur une chaise, lunettes fumées, écharpe rouge, chapeau bas, guetté par Goebbels (Daniel Martin) et Röhm (Pierre-Alain Chapuis). Comment ne pas voir dans ce corps triste un double de François Hollande, la faiblesse stupéfiante du président élu? Mais voici que Nana Mouskouri entonne «Je chante avec toi liberté». Sur cette vague passent des images d’émeutes, des casseurs cagoulés, des CRS en état de sièges, des carrosseries incendiées et puis soudain le Reichstag de Berlin en flammes noires. Dominique Pitoiset pressent la catastrophe comme Ivo van Hove dans Les Damnés d’après Visconti l’été passé au Festival d’Avignon.

Philippe Torreton, formidable en petit père du peuple

Tout cela fleurerait la démonstration, si les comédiens n’étaient pas impeccables. Ils sont ajustés à leurs costards, secs sur la crête de la charge. Et Philippe Torreton? Il est formidable en petit père qui avance ses pions. Son art? La modulation, une façon ultrasensible de faire vivre les nuances de sa partition. Un sens de la litote dans le jeu. Un pouvoir de séduction encore, qui est celui du tribun, de Nicolas Sarkozy dont il contrefait les accents de sincérité. En apothéose, il avance vers vous, présidentiel derrière son pupitre. Au second plan, ses sbires cravatés comme pour les meetings, battent la mesure d’une petite main symphonique. La musique est celle des grands soirs, les mots d’«autorité», d’«identité», d’«inégalité» rutilent à l’écran. Cette Résistible Ascension d’Arturo Ui est un cauchemar français.

«Ce qui m’intéresse dans le titre, c’est l’épithète «résistible», parce que je pense qu’on peut résister», confie Philippe Torreton. Son Arturo Ui tournera dans toute la France. Bertolt Brecht fera donc à sa façon campagne. C’est un compagnon d’arme revigorant.


La Résistible Ascension d’Arturo Ui, Annecy, Bonlieu, sa à 20h30, di à 17h; rens.http://www.bonlieu-annecy.com/

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