Rencontre

Nicolas Bouchaud, sublime bateleur

L’acteur français est éblouissant dans le rôle de Don Juan, à l’affiche dès le 23 novembre du Théâtre de Vidy à Lausanne. Paroles d’un interprète rare qui électrise les planches

Il vous ouvre la porte et vous êtes soudain plus grand. L’acteur Nicolas Bouchaud possède ce don. Sur les planches, il agrandit tout ce qu’il touche, le spectateur et les rôles qu’il habite. Prenez Don Juan au Théâtre de l’Odéon à Paris, avant Vidy, dès le 23 novembre. Il s’y montre «hénaurme», tantôt fauve, tantôt dompteur, foireur autant que séducteur, jouisseur davantage que stratège.

Il vous aspire sur sa piste aux étoiles, guetté par des globes en acier, le ciel de Copernic à portée d’index - c’est ainsi que le metteur en scène Jean-François Sivadier a rêvé son Don Juan, au ras des planches, Dieu n’a qu’à bien se tenir. Mais il vous fait entrer à l’instant chez lui, dans son appartement parisien.

La pensée faite corps

«Un café?», lance-t-il. Pendant que la cafetière vrombit, vous vous souvenez. Nicolas Bouchaud effeuille des histoires de cinéma, c’est la fascinante Loi du marcheur d’après le critique Serge Daney – au Théâtre Saint-Gervais à Genève en 2012. Il évoque un médecin britannique admirable, c’est Un Métier idéal de John Berger – à Vidy en 2015. A chaque fois, le texte paraît fait pour la lampe de chevet davantage que pour le projecteur.

Mais Nicolas Bouchaud opère cette alchimie, transformer le précipité d’un monde en ambroisie théâtrale. C’est ce qui s’appelle vivre une pensée. La rendre conductible. Pour le moment, il allume une cigarette dans la grande pièce où il reçoit. Partout des livres aguichent l’amateur, Maîtres anciens de Thomas Bernhard ici – «je rêverais de jouer ce roman» – Retour à Reims de Didier Eribon là, Charlotte Delbo, la vie retrouvée de Ghislaine Dunant, sur cette autre table.

Les secrets du dossier Don Juan

Bon, par quoi commence-t-on? Par les oripeaux des héros. Nicolas Bouchaud a incarné Lear – en 2008 à Genève –, Galilée ensuite, Alceste encore, Don Juan à présent. On salue le tableau de chasse. «J’ai de la chance», sourit le comédien. Le bonheur aussi de travailler souvent au sein d’une troupe, entouré de camarades qui lui veulent du bien, à commencer par Jean-François Sivadier. «Je n’aurais pas pu faire ce métier autrement, passer mon temps à attendre le coup de fil d’un metteur en scène.» Aujourd’hui, la question ne se pose plus en ces termes. Il doit souvent dire non.

Il vous raconte ça en camarade, sans pompe. Du cas Don Juan, il connaît toutes les éléments du dossier. C’est qu’il épluche toujours ses sujets. «C’est un travail que j’adore, réunir en historien tous les documents possibles sur un rôle. Cette étude est indissociable de l’interprétation. J’ai écouté les enregistrements de Jean Vilar qui l’a joué au temps du Théâtre national populaire. J’ai lu ce que Louis Jouvet, qui l’a aussi interprété, a écrit. J’ai vu le film de Marcel Bluwal avec Michel Piccoli et Claude Brasseur. Qu’ai-je constaté? Que Louis Jouvet a déterré une pièce largement oubliée et qu’il a imprimé une ligne métaphysique au rôle: avec lui et après lui, Don Juan a rendez-vous avec la mort.»

Cette ligne de tension n’intéresse pas Nicolas Bouchaud. Dans le spectacle, au milieu des astres qui menacent de l’assommer, il ne spécule pas comme Descartes, il vit chaque entourloupe comme si c’était la dernière, comme s’il fallait tout rafler avant de mordre la poussière. Il mystifie pour jouir, sans penser au lendemain. Son Don Juan est un bateleur, un escroc plein de grâce, un sorcier qui vous veut du bien – façon de parler, bien sûr. Sentez comme il ensorcelle son Elvire (Marie Vialle, écorchée magnifique), cette belle du seigneur qu’il a dévoyée.

En couple sur les planches avec Juliette Binoche

Sur l’étoffe de Don Juan, Nicolas Bouchaud pourrait passer des heures. Vous raconter dans le détail ce plaisir de talmudiste qui consiste à comparer des versions, à hurler «eurêka» quand une voie encombrée se dégage. Et puis il y a ces jours qui ressemblent aux vacances quand lui, Jean-François Sivadier et Véronique Timsit se retrouvent dans une maison en Bretagne et qu’ils déballent leurs butins. Tout cela, c’est la glaise des répétitions.

Mais le talent de Nicolas Bouchaud n’est pas seulement cérébral. S’il suscite tant d’élans depuis quinze ans, c’est pour d’autres raisons. Sa distinction? Un magnétisme de tigre en hiver d’abord qui frappe quand il incarne le domestique Jean dans Mademoiselle Julie, d’August Strindberg avec Juliette Binoche dans le rôle-titre, au Festival d’Avignon en 2011. Une voix de crypte maritime ensuite, généreuse, profonde, enveloppante. «Vous voulez savoir si je travaille ma voix? Non, jamais. Mais Roland Barthes le dit très bien dans Le Plaisir du texte, l’écriture, c’est du corps. On ne peut pas jouer en n’ayant qu’une approche littéraire d’un texte. La voix vient se loger dans la part organique du langage écrit, elle révèle son rythme, son souffle.»

L’amour du travail en bande

A-t-il toujours eu cette chevelure de chapelier foudroyé à la Johnny Depp? Vous l’imaginez adolescent. Jean Bouchaud et Danielle Girard, ses parents, sont acteurs et metteurs en scène. Lui flibuste dans les coulisses, quand il ne court pas au filet en joueur de tennis acharné. Il est tenté par le métier d’Arlequin. Jean et Danielle cherchent à le dissuader. «Mais j’avais trop envie d’habiter la maison du théâtre», souffle-t-il. Il rencontre le metteur en scène Etienne Pommeret pour lequel il joue dans L’Art de réussir, bon titre pour se lancer. Il a 26 ans et pour la première fois, il se sent acteur. Mais il lui faut des équipées.

Une tête brûlée va lui en fournir. Il s’appelle Georges-Didier Gabily, il fume sept paquets de cigarettes par jour et siffle sa bouteille de whisky par soir. Il enrôle le jeune Nicolas dans plusieurs créations, dont un Don Juan en 1996. «Nous étions fascinés par lui, par la lenteur de ses fresques qui duraient des heures, mes parents ne comprenaient pas ce que nous faisions avec lui. Il est mort pendant les répétitions, il avait 41 ans. Nous avons fait appel à Jean-François Sivadier qui a terminé le spectacle.»

Aider à apprivoiser nos ombres

Nicolas Bouchaud paraît robuste, mais la mécanique est fragile. C’est lui qui le dit. Certains soirs, il a l’impression qu’il n’arrivera pas à jouer son Don Juan, tant la fatigue le submerge. Puis il entre dans la salle, avance vers le premier rang, apostrophe une spectatrice, la baratine, puis en harponne une autre, une Marie, une Cécile ou une Christine. A ce moment-là, il vous happe et ne vous lâche plus.

«A propos, Nicolas, quel livre aimez-vous offrir?» «Un Métier idéal de John Berger». C’est l’histoire de John Sassal, médecin sans-grade qui panse corps et âme dans les maisons perdues de la campagne. C’est le récit d’une obstination à faire le bien. Nicolas Bouchaud n’est pas seulement Don Juan. C’est le médecin malgré lui. Il a ses tourments, mais il sait l’art de chasser les vôtres. On jurerait qu’il fait du théâtre pour ça: pour nous aider à apprivoiser nos ombres.


A voir

«Don Juan», Lausanne, Théâtre de Vidy, du 23 nov. au 3 décembre; rens. www.vidy.ch

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