Livres

Le musée imaginaire de Michel Butor

Deux beaux livres pour saluer l’auteur de «La Modification»

Michel Butor devait fêter cet automne ses 90 ans. Il s’y préparait fébrilement mais, en quelques jours, la maladie l’a terrassé dans un hôpital haut-savoyard. Disparu le 24 août dernier, il laisse une œuvre foisonnante, une nébuleuse en perpétuel mouvement dont la partie la plus chatoyante rassemble les innombrables «livres d’artistes» – près de deux mille! – réalisés avec ses amis peintres, graveurs, photographes ou sculpteurs. Un geyser ininterrompu, des trésors de bibliophilie qui sont le fruit d’un dialogue fécond entre le texte et l’image, entre la plume et le pinceau.

Fil d’Ariane

Ces dernières années, l’auteur de «La Modification» avait fait don d’une centaine de ces livres d’artistes à la Fondation Bodmer de Genève et on les retrouve dans un magnifique catalogue supervisé par Isabelle Roussel-Gillet et le photographe Naomi Wenger: Bibliotheca Butoriana Bodmerianae, où la poésie de Butor sert de fil d’Ariane aux œuvres d’Alechinsky ou de Jacques Hérold, de Julius Baltazar ou de Bertrand Dorny, de Marc Pessin ou de Martine Jaquemet, de Grégory Masurovsky, de Patrice Pouperon ou d’Anne Walker.

Eaux-fortes, herbiers

Mêlant les sensibilités et les supports – aquarelles, eaux-fortes, lavis, herbiers, affiches, collages, pliages, photos, éventails, livres-objets –, ce catalogue est à lui seul un merveilleux musée imaginaire, un kaléidoscope onirique né d’un compagnonnage à la fois affectif et spirituel avec ceux que Butor disait être «ses inspirateurs», avant d’expliquer: «Depuis mon premier livre d’artiste, au début des années 1960, ces collaborations m’ont poussé à me renouveler constamment. Chaque artiste m’a posé des problèmes différents et a été, en quelque sorte, une clé pour découvrir de nouvelles chambres imaginaires. Les œuvres des autres me poussent à écrire des choses que, sans eux, je n’aurais pas pu inventer. Ces œuvres, je les interroge et, ensuite, elles m’inspirent une thématique mais également tout un registre de vocabulaire et de métaphores, une syntaxe inédite, comme un nouveau monde littéraire s’ouvrant sous ma plume.»

Histoires intimes

Au rez-de-chaussée de la maison savoyarde de Butor, à Lucinges, il y a une haute armoire normande où il conservait ses objets les plus chers, babioles, talismans ou souvenirs rapportés des quatre coins de la planète. Les voici rassemblés – et photographiés par Olivier Delhoume – dans «La grande armoire», un album auquel Butor a eu le temps d’ajouter ses propres commentaires, avant de disparaître. Ces objets, explique-t-il, résument toute sa vie. Et ils sont la source de multiples histoires intimes, qu’il s’agisse des puzzles ou de la lanterne magique de son enfance, du daguerréotype ou de la boîte à pinceaux de son adulescence, à quoi s’ajoutent toutes sortes de souvenirs liés à ses trois maisons – entre la banlieue parisienne, Nice et Lucinges.

Mais on découvre aussi, sur les cinq étagères de la grande armoire, tous les trophées dénichés par le globe-trotter Butor, des poteries du Nouveau-Mexique, des masques brésiliens ou africains, une bouilloire japonaise, une jarre phénicienne, une pointe de lance australienne, un couteau lapon, une vertèbre de baleine inuit, un cheval chinois bicolore ou un nécessaire d’écrivain – plume et encrier – venu d’Egypte… Ce catalogue de curiosités – 80 au total – ressemble à un jardin secret dissimulé dans une simple armoire, une armoire qui a pourtant les dimensions du monde. Portes ouvertes sur les lointains, comme l’œuvre de Butor.


Isabelle Roussel-Gillet et Naomi Wenger, «Bibliotheca Butoriana Bodmerianae» Les livres d’artistes de Michel Butor à la Fondation Martin Bodmer, Notari, 300 p.

Michel Butor et Olivier Delhoume, «La grande armoire», Notari, 200 p.

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