Exposition

Goethe à la Bodmer, géant universel et coloré 

Jacques Berchtold consacre une exposition au poète allemand qui fut l’un des principaux inspirateurs de Martin Bodmer

Littérature universelle, Weltlitteratur. Martin Bodmer en avait fait la pierre angulaire de sa Bibliotheca Bodmeriana à Cologny près de Genève. Mais le collectionneur zurichois avait emprunté ce concept à un poète qu’il plaçait au-dessus de tous: Johann Wolfgang von Goethe.

Aux côtés d’Homère, de la Bible, de Dante et de Shakespeare, Goethe représentait, pour Martin Bodmer, l’un des cinq «piliers» de la littérature. Mais Goethe, explique Jacques Berchtold, directeur de la Fondation Bodmer où il présente «Goethe et la France», était le plus cher au collectionneur: le poète allemand n’était-il pas le plus proche par la langue et dans le temps? A Cologny, le portrait de Goethe a constamment trôné dans le bureau de Martin Bodmer. «Ici, dit Jacques Berchtold, tout était organisé autour d’axes inspirés par la conception de Goethe de la littérature universelle.»

Mentor

Avec «Goethe et la France», la Fondation Bodmer expose pour la première fois, ensemble, nombre de pièces tirées de l’imposante collection que Martin Bodmer avait rassemblée autour de Goethe (1749-1832). La fondation possède le plus grand fonds de textes, d’éditions originales, de manuscrits, hors d’Allemagne; le plus grand fonds privé aussi. «C’était justice, dit Jacques Berchtold, que de faire enfin, ici, une exposition consacrée au mentor de Martin Bodmer.»

Pourquoi «Goethe et la France»? Jacques Berchtold le dit lui-même, l’homme était si encyclopédique et puissant dans sa production qu’un «Goethe et l’Italie» ou un «Goethe et l’Angleterre» auraient aussi pu être envisagés. Mais à l’époque de Goethe, le français était la langue de l’Europe. Frédéric II n’en voulait pas d’autre à sa cour, et le père de Goethe faisait apprendre à son fils des tragédies de Racine. Et puis, on est à Cologny en terres francophones, tandis que Jean-Jacques Rousseau, né à Genève, est, l’un des grands interlocuteurs intellectuels de Goethe.

Herboriste

Ainsi la thèse de droit, que le jeune Goethe, alors épris de gothique et de littérature allemande, rédige à Strasbourg est-elle conçue comme un dialogue avec Du Contrat social de Rousseau. Tout comme le texte de Rousseau, longtemps interdit en France, la thèse de Goethe sera refusée, censurée et même détruite! On peut en voir dans une vitrine une trace unique: un feuillet d’époque, qui en reproduit quelques propositions.

Au fil des livres et des manuscrits, le dialogue continue avec Rousseau. Goethe écrit, en écho à la Profession de foi du vicaire savoyard, un court texte, la lettre d’un pasteur à son successeur, petit livre subversif comme son modèle, qui sera détruit comme hérétique. La Bodmer l’expose.

Plus loin, le jeune Werther répond au Saint-Preux de La Nouvelle Héloïse. Saint-Preux, né d’un Rousseau pourtant tourmenté, survit au mal d’amour; le héros de Goethe, lui, n’y survit pas et entraîne à sa suite une vague de suicides… Rousseau est le grand miroir dans lequel se mire Goethe. Comme lui il est herboriste, comme lui il s’est vu offrir des honneurs, mais, contrairement à lui – Goethe sera ministre à Weimar –, Rousseau reste obstinément indépendant. Son modèle interpelle un Goethe, écartelé entre sa charge officielle et sa vocation de poète. Un dilemme que Goethe expose dans une tragédie: Le Tasse.

Autre figure, Voltaire, dont Goethe traduira le Mahomet, trahissant d’ailleurs son modèle français. Car pour le poète allemand, Mahomet est la figure même de l’inspiré, de l’homme traversé par le verbe. Le Mahomet de Goethe, loin des considérations d’un Voltaire qui transpose en Orient ses critiques sur le clergé occidental, apparaît comme une figure de poète, nourrit par «un flux énergétique qui lui vient du dehors», note Jacques Berchtold.

Secret

Voici Diderot. Et l’exposition de retracer l’aventure extraordinaire du Neveu de Rameau. Publié à l’étranger pour échapper aux foudres des censeurs, le livre tombe entre les mains de Goethe. Fasciné, il le traduit en allemand et lui donne son titre. Durant tout le XIXe siècle, jusqu’à l’apparition d’un original en français, c’est cette version allemande qui fera connaître l’étonnant dialogue de Diderot. Certains se demanderont même si Goethe n’en est pas l’auteur secret. En témoigne à Cologny ce Rameau’s Neffe, traduit par Goethe, première édition datée de 1805.

Les grands personnages avec qui Goethe dialoguait, par livres interposés ou de vive voix, forment un incroyable cortège où se presse toute la culture européenne de l’époque: voici Madame de Staël, Racine, Claude Lorrain et même Napoléon! Les traces de leurs échanges réels ou virtuels, de ce foisonnement intellectuel se succèdent dans les vitrines de la fondation.

Couleurs

Les passions savantes de Goethe sont là aussi. Faust, évidemment. L’herboristerie aussi et son étonnante théorie des couleurs: Goethe voulait, à tout prix, que celui qui regarde ait sa part dans la formation et la beauté des couleurs, refusant de les laisser à la seule lumière. Les couleurs enrobent l’exposition. Le jaune du ginkgo biloba, qu’aimait Goethe, est sur les murs; des nains de jardin colorés en forme de petits Goethe – œuvre contemporaine de Ottmar Hörl – accueillent le visiteur à l’entrée du musée. Une allée de nains pour découvrir un géant.

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