Attendu

«The Last Guardian»,
 jeu merveilleux

Après dix ans de production, le jeu vidéo
 du Japonais Fumito Ueda sort enfin sur console. Une consécration pour son auteur

Le 15 juin 2015, à Los Angeles, Sony ouvre sa conférence de presse à l’E3 – le plus important salon professionnel consacré au jeu vidéo – par une bande-annonce de The Last Guardian, un jeu de l’auteur japonais Fumito Ueda attendu depuis près de dix ans. La séquence se termine sur une date de sortie – «2016» – qui fait sensation parmi le public et les médias. D’autant qu’elle est suivie par d’autres présentations tout aussi spectaculaires: celle du remake de Final Fantasy VII et de l’entrée en production de Shenmue III, suite (et conclusion?) de deux jeux mythiques sur Dreamcast datant de… 1999 et 2001. Une année et demie a passé depuis l’E3. The Last Guardian est finalement arrivé le 7 décembre sur PlayStation 4. Une semaine après la sortie de Final Fantasy XV, lui aussi retardé par un développement prolongé (dix ans), il s’agit sans conteste d’un des grands événements vidéoludiques de l’année 2016.

Inspiré de Piranesi

Les deux œuvres précédentes de Fumito Ueda, minimalistes en apparence mais riches dans les expériences qu’elles proposent, ont exercé une influence importante ces quinze dernières années sur des jeux comme The Legend of Zelda: Twilight Princess et jusqu’à la série Dark Souls. Ico, sorti en 2001 sur PlayStation 2, est le premier jeu dirigé par le Japonais. Dans un château inspiré des gravures de Giovanni Battista Piranesi, le joueur incarne un jeune garçon amené en sacrifice qui, après s’être libéré, va chercher à s’échapper en compagnie d’une jeune fille dont il ne parle pas la langue. Le jeu alterne phases de plateforme, où il s’agit d’aider le tandem à traverser des décors vertigineux, et séquence de combats face à des créatures habillées d’ombre cherchant à attirer la jeune fille dans un monde de ténèbres.

A l’époque, Fumito Ueda réunit autour de lui des créateurs dont plusieurs n’ont aucune expérience dans le développement de jeux vidéo afin d’éviter de reproduire les clichés que l’on trouve dans les grosses productions. Résultat: l’interface d’Ico est radicale. Il n’y a aucune information sur l’état du personnage (points de vie, etc.) ni de fléchage indiquant le chemin à suivre. A l’écran, l’expérience se rapproche du cinéma, rendant plus crédible le lien unissant les deux protagonistes, notamment lorsqu’ils se donnent la main dans leurs déplacements – une idée rare dans un jeu vidéo.

Deuxième chef-d’œuvre

Le second jeu de Fumito Ueda, Shadow of the Colossus, sort en 2005 sur PlayStation 2. On y dirige un jeune homme devant détruire 16 colosses dans l’espoir qu’en échange un démon ressuscite la jeune femme dont il a amené avec lui le corps sans vie. Cette fois, le monde est ouvert et déserté. A dos de cheval, armé d’une épée et d’un arc, le héros parcourt un pays parsemé de temples et de châteaux en ruine en quête des monstres. Pour chacun d’entre eux, il lui faudra trouver son point faible lors d’un combat homérique où il s’agit le plus souvent d’escalader un ennemi aux proportions immenses qui tentera par tous les moyens de le faire chuter. Au passage, le jeu invite à se questionner sur les conséquences de nos actions. C’est un deuxième chef-d’œuvre.

The Last Guardian peut être ainsi considéré comme la suite d’Ico et de Shadow of the Colossus, l’auteur ayant laissé entendre que les trois jeux se déroulent dans le même univers. «Dans ces trois œuvres, on évolue dans des décors imposants», analyse David Javet, chercheur en cultures numériques et études japonaises de l’Université de Lausanne. «Fumito Ueda est arrivé au bon moment, quand réaliser de telles représentations est devenu techniquement possible. On retrouve dans ses jeux un rapport d’humilité de l’homme face à l’espace, face à l’immensité de l’univers.»

Relation forte

Le personnage que l’on dirige est à nouveau un jeune homme traversant des ruines abandonnées, mais cette fois le voyage se fait en compagnie d’une créature géante mi-chat mi-oiseau. Après avoir gagné sa confiance, la bête nous aidera à franchir certains obstacles et nous rattrapera au dernier moment pour éviter une chute fatale. Une relation forte entre le joueur et le félin volant va se créer et évoluer au fil de l’aventure. Le résultat est spectaculaire, dépaysant et les graphismes convaincants, en attendant une version optimisée pour la PS4 Pro prévue pour la fin de 2017.

On remarquera une attention toute particulière portée aux détails dans l’animation, qu’il s’agisse de s’encoubler sur un sol irrégulier ou de tendre la main pour s’appuyer contre un mur si l’on s’arrête à proximité. «Cela participe à l’impression que les personnages ne sont pas tout à fait sous le contrôle du joueur, reprend David Javet. Il y a une sensation de perte de maîtrise. Tout se construit autour de la réussite à leur faire réaliser des actions, à les faire devenir autonomes au fur et à mesure que l’on avance dans le jeu.» D’où ce sentiment de naturel qui se dégage de The Last Guardian. Seul bémol: des choix d’ergonomie similaires à ceux d’Ico et Shadow of the Colossus divisent déjà les premières critiques. Mais pas de quoi occulter le talent de Fumito Ueda. The Last Guardian et son chat volant consacrent encore un peu plus sa vision unique au monde.


Y jouer

«The Last Guardian», PlayStation 4. «Ico» et «Shadow of the Colossus» sont disponibles en version HD pour PlayStation 3.

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