Entretien

Vincent Baudriller: «Il faut beaucoup d'amour pour accompagner les artistes» 

Nouvelles habitudes du public, concurrence acharnée parfois avec d'autres salles, conception du spectacle comme une expérience totale, passion des artistes: à la tête de Vidy depuis 2014, le producteur se projette dans le futur

– Vous dirigez le Théâtre de Vidy depuis 2014, après avoir tenu les rênes pendant dix ans du Festival d’Avignon. Quel rapport avez-vous avec la Suisse?

– Je suis de là où j’habite. Je suis en Suisse et je vis intensément ce qui s’y passe, même si je ne peux pas participer à cette joie qu’est la votation. J’ai envie de comprendre les enjeux, à titre personnel et pour le théâtre. Ma conception du théâtre est qu’il rayonne  au coeur de la cité et qu’il participe au débat de manière sensible et artistique, qu’il soit question du nucléaire ou de l’immigration. Le théâtre est là pour réfléchir à ces grandes questions autrement.


– Qu’avez-vous découvert ici que vous n’imaginiez pas?

– Une grande ouverture. Il y a 30% de personnes d’origine étrangère à Lausanne. C’est l’une des forces de ce territoire. Mais aussi des barrières entre les régions que je ne soupçonnais pas. Je vous donne un exemple. Nous avons rénové le foyer du théâtre et voulu lui donner un nouveau nom. Nous avons opté pour la «Kantine» avec un «k» pour rappeler que cette maison a deux pères, l’architecte suisse alémanique Max Bill et le metteur en scène vaudois Charles Apothéloz. C’était un petit trait d’humour. Cela a entraîné des réactions virulentes.


– Ah bon?

– Il y a eu des lettres ouvertes dans la presse. Quelqu’un a dit que ce n’était plus le Théâtre de Vidy, mais «die Kazerne». J’ai répondu que l’allemand n’était pas seulement la langue de l’armée, mais aussi de l’amour, de la pensée et de la poésie. On m’a rappelé aussi que la région avait été occupée par Berne. J’ai opté pour le compromis helvétique, la «Kantine» est devenue «Kantina» pour intégrer le tessinois et le romanche.


– Quelle différence y-a-t-il entre diriger le plus grand festival de théâtre d’Europe et Vidy?

Ils ont l’un et l’autre une dimension symbolique et historique: chaque acte de programmation a son importance au-delà du théâtre. Ils ont en commun aussi d’être des lieux de création. Le nombre de spectacles et de représentations est similaires: près de 45 créations pour 300 représentations. La différence, c’est le rapport au temps. A Avignon, tout est concentré sur trois semaines.  A Vidy, je peux être proche des créateurs à tout moment. La fête dure toute l’année.

– Votre programmation privilégie des artistes d’aujourd’hui aux formes parfois radicales. Est-ce que le public suit?

D’abord ce constat: ces quatre premiers mois, le taux de fréquentation tourne autour de 80% pour nos quatre salles. Nous observons aussi que les trois-quarts du public sont constitués de spectateurs plus jeunes qui ne fréquentaient pas Vidy avant. Il y a donc un renouvellement important. L’enjeu aujourd’hui, c’est de fidéliser ces nouveaux spectateurs. C'est une bataille!


– Quels changements constatez-vous dans le comportement du public?

– Il y a une nouvelle génération qui vit autrement et qui utilise les outils numériques. Tout peut passer par un smartphone, l’information sur un spectacle comme l’achat d’un billet. Conséquence: les gens décident très tardivement ce qu’ils vont faire le soir. Il y a moins de réservations en amont et plus d’achat le jour même. Aujourd’hui, on va au théâtre comme au cinéma. On peut s’en réjouir: la barrière culturelle d’un monde qui a ses codes et ses rites est peut-être tombée. A nous d’inventer les outils qui intègrent ce changement, être capables par exemple d’animer la rumeur sur une pièce via Facebook ou Instagram.


– Le théâtre ne risque-t-il pas d’être définitivement supplanté par d’autres supports de récit?

– Mon intuition est que plus le monde sera virtuel, plus le savoir sera digitalisé, plus les machines vont remplacer l’humain, plus le théâtre, par sa singularité archaïque, a une chance de survivre. Notre force, c’est de rassembler dans un même espace des êtres vivants qui racontent une histoire à d'autres, en utilisant s’il le faut toutes les technologies à disposition. Notre petit rituel a un bel avenir, croyez-moi.


– Avec la montée en puissance de la Salle Métropole et du Théâtre de Beaulieu, la concurrence est acharnée à Lausanne. Quels sont vos atouts?

– Le budget moyen d’un couple pour ses sorties n’est pas infini. L’offre lausannoise est celle d’une grande capitale régionale. C’est une chance et  un paramètre complexe. Face à la concurrence de ces grandes salles, nous devons affirmer notre singularité. Vidy est ce lieu où le spectacle est une expérience qui peut être divertissante, mais qui doit être mue par la nécessité d’un artiste. C’est aussi ce lieu où le spectateur peut enrichir son expérience à travers des rencontres avec les créateurs, des cours sur l’histoire de la scène, des ateliers. Cette offre-là, qui est unique, nous distingue.


– Vous êtes producteur de spectacles. Comment concevez-vous votre rôle?

– Je pars toujours du désir des artistes. Je ne leur demande pas de monter telle pièce ou telle autre. Ensuite, j’assiste souvent aux répétitions, pour voir comment les projets évoluent. Je fais parfois des suggestions sur des questions de rythme, de clarté de propos. Je suis un accompagnateur. C’est l’aspect du métier qui me donne le plus de plaisir.


– Que ressentez-vous le soir d’une première?

C’est physique, follement. J’ai l’impression de vivre ce qui se passe sur scène et d’avoir un capteur sur chaque spectateur. Je sens quand la salle adhère, quand elle recule, quand le spectacle se perd. C’est une expérience jouissive. Pour accompagner les artistes, il faut beaucoup d’amour.


– Au coeur de votre projet, il y a l’idée d’héritage. Pourquoi?

Le théâtre a un rapport particulier à l’histoire. C'est l’art du présent, mais d’un présent qui est nourri d’un passé qui ne laisse pas de trace. On peut admirer une toile de Velazquez, on ne peut pas voir du théâtre de son époque. En revanche, les lieux portent une mémoire. Quand vous êtes à Buenos Aires, Vidy évoque quelque chose dans le milieu. C’est le théâtre au bord de l’eau, le plus beau du monde… J’ai besoin de m’inscrire dans un sillon pour me projeter dans l’avenir. A Avignon, j’invitais chaque année une figure qui était porteuse de son histoire, Agnès Varda, Jeanne Moreau… A Vidy, j’ai fait de même avec le metteur en scène Matthias Langhoff, qui est à l’origine de son renouveau.  Dans la même perspective, il est important que le spectateur puisse être éclairé sur ce qu’il voit. C’est le rôle des conférences de notre dramaturge Eric Vautrin qui permet de rattacher des formes contemporaines à une histoire plus ancienne.


– A quoi ressemble la ville de votre enfance?

– Elle n’existe pas. Je suis né à Valenciennes.  Mais le sentiment d’origine m’est étranger. J’ai beaucoup déménagé à cause du travail de mon père, ingénieur dans le nucléaire. Ce nomadisme m’a construit. Enfant, j’ai vécu en région parisienne, puis j’ai passé mon adolescence à Dunkerque. Je suis marqué par la Mer du Nord, j’allais marcher sur ses grèves quand j’étais à bout.  Plus tard, il y a eu l’Espagne, puis Avignon pendant dix ans.


– A quoi rêviez-vous à 15 ans?

– J’étais en résistance. Mais pas complètement rebelle. L’art m’aidait à m’échapper, je lisais, j’ai monté un ciné-club dans mon lycée à Dunkerque. Etudiant par la suite dans une filière de gestion où je m’ennuyais, j’ai participé à la création d’un festival de théâtre. On jouait, mettait en scène. La fabrique d’un spectacle était une expérience inouïe, que je n’avais jamais vécue auparavant. J’ai su que c’était ça que je voulais faire.


– L’auteur de votre adolescence?

Le Voyage au bout de la Nuit de Louis-Ferdinand Céline m’a bouleversé. Mais aussi Pedro Paramo de l’écrivain mexicain Juan Rulfo.J’ai été très vite happé par la littérature sud-américaine, à cause de ma passion de l’espagnol, une langue étudiée à l’école et pour laquelle j’avais une immense facilité. Je dois beaucoup à l’espagnol: mon engagement à 22 ans au Festival d’Avignon, ma rencontre avec mon épouse, une photographe allemande, au Mexique…  


– Que vous inspire la montée des conservatismes?

– On sent cette force partout, à Lausanne aussi, mais il y a aussi des énergies novatrices. Le projet de Vidy se nourrit de ce courant. Nous avons l’avantage de pouvoir travailler dans cette direction avec d’autres théâtres de la région, avec l’EPFL aussi, l’ECAL, la Haute Ecole de théâtre de Suisse romande. Si notre région s’est tellement transformée ces dernières décennies, c’est grâce à cette force dynamique. Le rôle de Vidy est d’y participer.

 

– Avec ses 19 millions de budget, ses quatre salles, Vidy n’est pas seulement le plus grand théâtre de Suisse romande, c’est aussi la seule scène où cohabitent de grands créateurs romands et alémaniques... 


– Oui, parce que la créativité outre-Sarine est exceptionnelle: Stefan Kaegi, Milo Rau, Christoph Marthaler font partie des artistes les plus reconnus au monde.  Mon ambition est de refléter la diversité des esthétiques de ce territoire. J’ai créé un réseau qui s’appelle Expédition suisse qui rassemble la Gessnerallee de Zurich, la Kaserne de Bâle, le Théâtre de Coire et la Dampfzentrale de Berne. On se voit tous les deux mois, on se présente des artistes, ce qui nourrit nos programmations respectives. C'est comme ça qu'on casse les barrières. Car diffuser nos productions est un impératif. C’est l’un des rôles du festival Programme commun que nous organisons au printemps avec plusieurs scènes lausannoises. Des programmateurs de partout affluent. Ça me plaît d’être un label du théâtre suisse. Parce que pour l’étranger, il n’y a pas de Röchtigraben. Il n’y a que la Suisse.


– Quelle a été votre première décision à la tête de Vidy?

– J’ai demandé l’acquisition de cette table ovale, oui, celle autour de laquelle nous sommes. J’ai codirigé le festival d’Avignon avec Hortense Archambault. A Vidy, je suis en dialogue permanent avec l’administratrice, la directrice de production, les responsables techniques etc. On passe beaucoup de temps tous ensemble. On confronte nos idées, je fais valider celles que j’ai et parfois elles ne résistent pas à l’épreuve de la discussion. C’est une co-gouvernance à la mode suisse!


– A quoi ressemble une journée de Vincent Baudriller?

– Elle commence à 6h30, au réveil de mon fils qui part au collège. C’est le moment où je vois mes enfants. J’arrive au théâtre vers 10h. Là commencent les réunions avec les équipes sur les mille sujets qui font la vie d’un théâtre, la naissance d’une production, un problème de ressources humaines, une campagne de communication etc. J’anime le théâtre et je prends beaucoup de décisions. Dans l’après-midi, j’assiste si possible aux répétitions. S’il y a une première le soir, je suis au théâtre et je rentre vers minuit. S’il n’y a pas de première ici, je me déplace pour voir des spectacles ailleurs, en Suisse ou à l’étranger, une centaine par an en moyenne.


– Que devez-vous à vos parents?

– L’autonomie. Nous étions cinq enfants, j’ai quatre soeurs, et nous étions très vite responsables de ce que nous faisions. Un certain goût pour l’art aussi. C’est avec mes parents que j’ai vu les spectacles du Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine.  


– Le livre que vous offrez?

– Le livre est le cadeau que je fais naturellement. J’ai lu récemment Les Mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar. Je l’ai adoré et je l’ai beaucoup offert. Comme les ouvrages de John Berger, cet auteur britannique qui a notamment écrit Un métier idéal.  

– Si vous n’aviez pas été directeur de théâtre?

– Je suis incapable de répondre. Heureusement que j’ai trouvé ça.


 Profil

1968 Il naît à Valenciennes, seul garçon entouré de quatre soeurs.

1992 Il est engagé comme chargé de production au Festival d'Avignon par Alain Crombecque qui dirige alors la manifestation.

2003 Il est nommé avec Hortense Archambault à la tête du Festival d'Avignon.

2005 Sa programmation centrée sur des artistes accusés de sacrifier le texte suscite une polémique d'une rare violence à Avignon.

2014 Il prend la direction du Théâtre de Vidy. Il débarque à Lausanne avec son épouse et ses trois enfants.

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