2016 dans le rétro

L’année 2016 en musiques actuelles: nos coups de cœur

Les chroniqueurs du «Temps» évoquent les moments forts de cette année. Deuxième volet de nos rétrospectives culturelles

 1. David Bowie, «Blackstar» (Columbia)

Est-elle forcément une année de mort celle qui s’ouvre par la disparition de l’un des artistes les plus puissants de son temps? Quand la famille de David Bowie annonçait le 11 janvier dernier que «Blackstar» aura finalement été l’ultime album de Ziggy, 2016 résonnait déjà de son outrageuse mélancolie. Ce disque, près d’une année après, a trouvé sa place dans notre imaginaire. Il ne résume pas seulement 2016, ses ténèbres, sa théâtralité tragique, mais il anticipe déjà sur une aube possible. Il appelle des horizons. «Blackstar», parce qu’il est le disque d’un héros pop qui choisit de faire sang neuf, est étrangement une œuvre optimiste. Bowie y a annexé des textures jazz, l’avant-garde du moment: le saxophoniste Donny McCaslin notamment, dont le souffle rauque hante le récit. Les textes sont crochetés de visions apocalyptiques, la figure zombifiée de Lazare, les territoires lunaires, les bandelettes sur un corps pétrifié. Mais Bowie, avant de mourir, a choisi de rire aussi une dernière fois. Il y a chez lui la même jouissance que Bosch face à son Jardin des délices. Le monde s’effrite, il faut traquer ses lumières, même quand elles sont rares. Les textes de «Blackstar», cette musique au lyrisme âpre, serviront de bande-son à l’époque. (A. Ro.)


2. PJ Harvey, «The Hope Six Demolition Project» (Island Records)

Pour nourrir «The Hope Six Demolition Project», neuvième album studio incandescent, PJ Harvey a parcouru les terres du Kosovo et d’Afghanistan, marquées par la guerre, et celles empreintes de misère de Washington DC. Des terres de désolation, à perte de vue, qui deviennent autant de chansons embrasées. A la fois sombre et martiale mais aussi lyrique et poétique, l’Anglaise fait siffler les balles et la désespérance entre rock rêche et rageur, chœurs gospel, saxophone free-jazz et mélodies enfiévrées. ■ (O. H.)


3. Grèn Sémé, «Hors Sol» (Washi Washa)

On ne parlera pas de musiques du monde, cette infamante étiquette qui exclut plutôt qu’elle ne rassemble. Grèn Sémé est un groupe rock, français, dont il s’avère qu’il vient de La Réunion, qu’il chante parfois en créole et qu’il intègre des éléments épars d’une tradition nommée maloya. Leur musique est un art du bitume et des fleurs tropicales, une sarabande poétique qui rappelle parfois Noir Désir et parfois les cabarets de l’océan Indien. Au moment où l’on ferme tout, Grèn Sémé propose une parade électrique par la germination globale. Le monde bouge encore parce qu’il chante comme eux. ■ (A. Ro.)


4. Leonard Cohen, «You Want it Darker» (Columbia)

Dans «You Want it Darker», quatorzième album studio à la portée désormais testamentaire, le chanteur et poète canadien de 82 ans se préparait encore une fois au trépas, avec une voix encore plus grave mais moins prophétique, octaves d’outre-tombe, presque d’un autre monde déjà. Sans s’y résigner tout à fait au fil de ses lentes prières tour à tour chantées, parlées ou murmurées, sur ses lits de cordes, ses chœurs masculins/féminins, ses tempos ralentis d’orgue ou de piano, ses vers d’une divine mélancolie. Une noirceur solennelle mais pleine d’amour en guise d’adieu. ■ (O. H.)


5. Kenny Barron Trio, «Book Of Intuition» (Impulse)

Un pianiste pour les autres, Kenny Barron? Oui, si on l’entend comme un compliment à sa prodigieuse faculté de mise en valeur de la voix des autres. Le risque étant de porter une attention distraite à son travail de soliste, si immensément discret qu’il en néglige l’art – c’en est un, demandez à certains intronisés surfaits – de se mettre en avant. Il n’a pas pu empêcher que ce «Book Of Intuition» soit remarqué un peu partout. On s’y laisse bercer par ce lyrisme pudique que Stan Getz goûtait tant – un Getz que l’on jurerait entendre, en creux, dans la poignée de thèmes que signe ici le pianiste. ■ (M. B.)


6. Chance The Rapper, «Coloring Book» (Autoproduit)

Il naît en 1993, au moment où un jeune activiste arpentait les quartiers sud de Chicago et où il se préparait secrètement à devenir un jour président des Etats-Unis. Chance The Rapper est l’incarnation même de l’ère Obama. Le retour en grâce du rap à la Maison-Blanche où il avait ses quartiers, la faconde afro-américaine qui se nourrit autant de punk et que de soul, la politique qui se mêle à la danse. Chancelor Bennett, avant de devenir Chance, cherchait déjà le point de jonction entre les différentes plaques tectoniques qui définissent les cultures de son pays. Gageons qu’il ne sera plus invité de sitôt dans les salons de Washington. ■ (A. Ro.)


7. Nick Cave & The Bad Seeds, «Skeleton Tree» (Mute)

Un disque de deuil pour une année de deuils. Si les albums de David Bowie et Leonard Cohen peuvent aisément être qualifiés de testamentaires, puisqu’ils étaient annonciateurs de la disparition de leur auteur, le seizième album gravé par l’Australien de Brighton avec ses Bad Seeds porte, lui, la marque de la mort brutale du fils du chanteur. Dès ses premières notes, «Skeleton Tree» est sombre, oppressant, hanté. Et il y a cette voix, toujours grave et expressive, ici plus profonde que jamais. Sûrement le disque le plus personnel de Nick Cave. Ou quand l’art et la musique subliment la douleur. ■ (S. G.)


8. Iggy Pop, «Post Pop Depression» (Caroline Int.)

Iggy Pop redonne de la voix, plutôt velours que cuir, sur «Post Pop Depression». Un vingt-deuxième album inspiré, ciselé par le factotum des Queens of the Stone Age, Josh Homme, et rappelant l’esprit de ses œuvres solos des années 1970 façonnées par le défunt Bowie. En crooner à la voix de velours ou baryton, l’iguane du Michigan y adopte des tonalités mélancoliques pour mieux mettre à nu ses états d’âme dominés par la mort, l’amour et le temps qui s’enfuit sur de subtiles atmosphères pleines de rythmiques rock et mélodies pop insidieuses. ■ (O. H.)


9. Michael Wollny & Vincent Peirani, «Tandem» (Act)

Outre l’évidence d’une entente parfaite entre deux instruments rarement mis en situation de duo-duel, ce «Tandem» cartonne par sa bouleversante fraîcheur. On l’entend au sens fort: avec un Michael Wollny et un Vincent Peirani en si intime osmose, le jazz ne peut pas faire autrement que nous exploser une nouvelle fois aux oreilles. Un peu comme s’il était loin, mais infiniment loin, d’avoir épuisé son pouvoir de séduction. Le piano du premier et l’accordéon du second rêvent à voix haute d’un jazz buissonnier qui nous ramène à l’innocence créative de ses lointains débuts. ■ (M. B.)


10. Lambchop, «Flotus» (City Slang)

Depuis la sortie de son premier album en 1994, on admire le groupe de Nashville pour sa country-folk mélancolique et lyrique, traversée çà et là de formidables élans soul. Surprise, le voilà qui publiait début novembre un album qui le voyait se frotter à des arrangements électro. Tête pensante de Lambchop, Kurt Wagner explique très simplement avoir voulu se rapprocher de la musique qu’apprécie sa femme. Le résultat est d’abord surprenant, puis enivrant lorsqu’on décide de lâcher prise et de se laisser emporter, comme sur cet épique «The Hustle» de dix-huit minutes. ■ (S. G.)


L'air du temps: Une année de larmes

Il sera à tout jamais impossible de se pencher sur 2016 sans évoquer la mémoire des artistes de légende qui ont tiré leur révérence cette année-là. Sans dire à quel point la sidération du chef-d’œuvre «Blackstar» de David Bowie fut, à peine trois jours plus tard, un lundi matin de janvier, accentuée par le choc de sa disparition. Sans se souvenir de ce qu’on faisait ce jeudi soir d’avril lors de l’annonce de la mort brutale de Prince. Ou sans tenter de mettre des mots sur l’indicible mélancolie qui nous a envahis ce vendredi de novembre qui vit le poète Leonard Cohen nous quitter, lui aussi après nous avoir dit adieu sur un album testament. A qui le tour, se demandait-on alors? Au moment de la reconnaissance par l’Académie Nobel du génie littéraire de Bob Dylan, on avait craint que ce sacre ne l’enterre. Mais le New-Yorkais est encore debout, et son «Never Ending Tour» se poursuit.

La décision d’offrir le Nobel de littérature non pas à un écrivain, mais à un auteur-compositeur, aura d’ailleurs été l’une des nouvelles les plus réjouissantes de cette sombre année. Certains se sont offusqués de voir la grande littérature ainsi dévoyée, d’autres ont applaudi un esprit d’ouverture. On en fait partie, tant ce geste fort a le mérite de reconnaître que la frontière entre les arts est poreuse, que des chanteurs manient la plume avec plus de génie que certains écrivains (l’art du storytelling selon Cohen) ou qu’il existe des romanciers avec un vrai sens de la musicalité (le côté jazz de Duras).

Reste que le dernier enregistrement de Dylan ne figure pas dans la liste des dix meilleurs albums de l’année établie par Le Temps. L’âge d’or du New-Yorkais est bel et bien révolu. Tandis que Bowie et Cohen, eux, nous aurons éblouis jusqu’à la fin. Le second en étant fidèle à lui-même, éternel poète de la geste amoureuse, le premier en tentant à nouveau, comme il l’a constamment fait, de se renouveler. Si l’année 2016 nous aura également offert son lot de découvertes enthousiasmantes et de belles confirmations, c’est bien des disparitions de trois artistes qui auront durablement marqué leur époque et leur genre respectif que l’on se souviendra avant tout. Vivement 2017. (S. G.)


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