2016 dans le rétro

L'année 2016 en photographie: nos coups de cœur

La chroniqueuse du «Temps» pour la photographie évoque les moments forts de cette année. Premier volet de nos rétrospectives culturelles

1. Christian Jankowski: Casting Jesus

Il fallait oser. L’artiste allemand Christian Jankowski a organisé un casting afin de trouver un Jésus contemporain. Treize candidats ont défilé devant un jury composé d’un prêtre, d’un critique d’art et d’un journaliste, tous rattachés au Vatican. L’événement fut relaté à travers un film et une exposition de photographies au Théâtre oriental de Vevey. Dans le premier, on voit les hommes déclamer des paroles d’Evangile ou rompre le pain. Tous sont barbus et en robe, dans un manque total d’imagination et de volonté de renouvellement. Aucun n’a osé venir en jean ou avec un smartphone, comme si le prophète était à jamais enfermé dans sa panoplie de l’an zéro. Les tirages, eux, confrontent les portraits des aspirants avec ceux des jurés, accompagnés des commentaires de ces derniers: «Bonne démarche», «Il manque de pathos» ou «Le Jésus idéal est un mélange entre le 2 et le 3». La saveur du projet vient du fait que les arbitres, liés à l’Eglise de Rome, aient pris leur tâche très au sérieux. Il fallait oser.

Du 10 septembre au 2 octobre 2016, dans le cadre du Festival Images, à Vevey. Livre aux Editions Taube.


2. Anonymats d’aujourd’hui, petite grammaire photographique de la vie urbaine

La ville, ses habitants, ses codes, son oppression, sa liberté. En puisant dans ses collections, le Musée de l’Elysée a consacré une passionnante exposition à la place de l’individu dans l’agglomération. Alexey Titarenko transforme les passants de Saint-Pétersbourg en une masse grouillante et inquiétante. Andrea Star Reese se penche sur les abris aménagés par les SDF dans les tunnels du métro new-yorkais. Pablo Zuleta Zahr photographie les gens qui se croisent sur une place des heures durant, puis n’en garde que les hommes en rouge ou les femmes en bleu.

Du 27 janvier au 1er mai, au Musée de l’Elysée, à Lausanne. Petit catalogue aux éditions du musée.


3. Michael Schirner: Bye Bye

On les reconnaît immédiatement, les GI plantant le drapeau américain sur Iwo Jima. Pourtant ils ne sont pas là. Idem avec le soldat républicain de Capa, la fillette brûlée au napalm ou le portrait de James Dean par Dennis Stock. Michael Schirner a eu la brillante idée de retirer les sujets principaux d’images iconiques, qui ont jalonné l’histoire du monde et de la photographie. Ne reste que le décor, auquel pour une fois on prête attention. Une réflexion intéressante sur la construction de la mémoire visuelle.

Du 10 septembre au 2 octobre 2016, dans le cadre du festival Images, à Vevey. Livre aux Editions Perimeter.


4. Bertrand Stofleth: Rhodanie

Observer le Rhône, du Valais à la Méditerranée, comme un mondain regarde une pièce depuis le balcon d’un théâtre à l’italienne. C’est la proposition de Bertrand Stofleth, qui a longé le fleuve à bord d’un camion équipé d’une nacelle élévatrice. De là-haut, il a glané les scènes insolites, les rencontres improbables. Dans un livre paru chez Actes Sud et une exposition, il dévoile une vision inédite et parfois cocasse de ce cours d’eau que l’on croyait connaître.

Du 12 février au 29 mai au pont de la Machine, à Genève. Livre chez Actes Sud.


5. Christian Lutz: Insert coins

Il y a d’abord eu un livre chez André Frère, puis une exposition à l’ancien espace Quai 1. Entre 2011 et 2014, Christian Lutz s’est penché sur les sans-abri de Las Vegas, papillons dont les ailes ont cramé au contact des néons multicolores. Rebuts du système ou anciens employés licenciés par les casinos, ils sortent le soir déguisés en fée ou en superhéros pour quémander quelques pièces aux touristes. Sans légender ses photographies, Lutz raconte la perversion d’un monde ultra-capitaliste et tout entier voué à l’entertainment.

Jusqu’au 18 décembre à l’espace Quai 1, à Vevey. Livre chez André Frère.


6. Identité, enquête photographique valaisanne

Des Hell’s Angels valaisans traqués par Olivier Lovey, de la raclette glissée sur une portion de frites façon poutine québécoise pour Julie Langenegger exilée au Canada, la confrontation de l’homme et de la nature photographiée à Zermatt par Cédric Widmer… Cette année, l’enquête photographique valaisanne s’est penchée sur l’identité. Le résultat est forcément fascinant pour un canton à la diaspora à la fois conséquente et très fière de ses origines.

Du 15 octobre au 13 novembre au château de Saint-Maurice. Catalogue édité par l’association eq2.


7. Yan Morvan: Champs de bataille

Observer une photographie de plaine brumeuse et la trouver triste à mourir. Lire la légende de l’image – Austerlitz – et se souvenir que 16000 hommes y ont perdu la vie le 2 décembre 1805. Ou rêver devant une mer bleu marine et découvrir que l’île se nomme Guadalcanal. Depuis treize ans, Yan Morvan arpente le globe pour photographier ses anciens champs de bataille. La plaie reste parfois visible mais le plus souvent, la nature a recouvert les traces du massacre de ses herbes vertes. Une réflexion enthousiasmante sur l’histoire, la mémoire et la résilience des paysages.

Du 4 juillet au 11 septembre aux Rencontres photographiques d’Arles. Livre aux Editions Photosynthèses.


8. Laia Abril: «Histoire de la misogynie – Chapitre Un: De l’avortement»

Laia Abril a mené un travail au long cours sur l’avortement et ses conséquences à travers la planète et les époques. Portraits et témoignages de femmes ayant eu recours à une interruption de grossesse, histoires de médecins dénoncés, objets de toutes sortes servant aux avortements clandestins… L’inventaire fait froid dans le dos. Les prochains chapitres de ce grand projet seront consacrés à d’autres manières de faire pression sur les femmes.

Du 4 juillet au 25 septembre aux Rencontres photographiques d’Arles.


9. Barbara Davatz: As Time Goes By

De 1982 à 2014, Barbara Davatz a photographié douze duos – couples, frères et sœurs ou amis. D’une séance de pose à l’autre, certains se sont séparés, d’autres ont eu des enfants, tous ont vieilli. La photographe zurichoise intègre les nouveaux arrivants dans son inventaire méticuleux. Et l’on voit des familles se faire et se défaire, des modes passer, des rides se creuser. La légende ne donne que les dates et les prénoms, le reste est à inventer. Et l’exercice est captivant.

Du 27 février au 16 mai à la Fotostiftung de Winterthour. Livre aux Editions Patric Frey.


10. Photolittérature

Pour apprécier cette exposition, il faut aimer les livres au moins autant que la photographie. Car l’on ne verra qu’eux. A travers 140 ouvrages environ, la Fondation Jan Michalski explore les liens ambigus entre le texte et la photographie, faits de répulsion, d’attirance et de complémentarité. On y croise Jules Verne, Paul Morand, Nicolas Bouvier, Man Ray, Raymond Depardon ou Annie Ernaux.

Jusqu’au 30 décembre à la Fondation Jan Michalski, à Montricher.


L'air du temps cette année: Ackermann-Gross, duo gagnant

Il est des années fastes. 2016 restera forcément un grand cru pour Niels Ackermann. Le Genevois a été nommé «Photographe suisse de l’année», il a reçu le Swiss Photo Award en catégorie reportage, publié un beau livre chez Noir sur Blanc et présenté à Visa pour l’image une série détonante par rapport aux autres expositions. L’origine de cet engouement? Un travail au long cours sur Slavutych, petite ville ukrainienne bâtie après la catastrophe de Tchernobyl pour reloger les ouvriers de la centrale. Loin des liquidateurs en combinaison blanche, des enfants-monstres et de la zone d’exclusion plus ou moins rendue à la nature, Niels Ackermann dévoile le quotidien d’une jeunesse qui s’ennuie, picole, s’embrasse. Une jeunesse qui rêve d’exil lointain mais dont l’horizon reste barré par le travail à la centrale. Fin 2015 déjà, le reporter de l’agence lundi13 avait été récompensé du Prix Focale-Ville de Nyon et du Prix de la fondation BAT. Les images de Slavutych sont encore à voir au château de Prangins, dans le cadre de l’exposition des Swiss Press Photo.

Autre Romand largement salué au-delà de nos frontières cette année, Yann Gross. L’exposition du Lausannois sur la région amazonienne était l’un des rendez-vous des dernières Rencontres photographiques d’Arles. Il avait emporté l’an dernier le premier Prix de la maquette du livre lancé par le festival et la Fondation Luma. Le travail a tant enthousiasmé qu’une exposition s’est ajoutée à la publication de son «Livre de la jungle» en français, anglais et espagnol (chez Actes Sud, Aperture et Editorial RM). Entre 2011 et 2015, le photographe a glané une multitude d’images amazoniennes, attendues ou surprenantes, dont la légende prend toujours soin de déconstruire un cliché. Sont abordés pêle-mêle l’acculturation, la spoliation des terres, la culture du latex, les vieilles légendes, les chercheurs d’or ou le sexe. Une immersion passionnante qui a valu à Yann Gross l’an dernier le premier Prix photographie et droits humains de la fondation Act on your future.


Niels Ackermann: «L’Ange blanc», Editions Noir sur Blanc. Swiss Press Photo, jusqu’au 26 février 2017 au château de Prangins.

Yann Gross: «Le Livre de la jungle», Editions Actes Sud. Exposition à la galerie Bärtschi & Cie, à Genève, jusqu’au 13 janvier 2017.

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