2016 dans le rétro

L'année 2016 en cinéma: nos coups de cœur

Les chroniqueurs du «Temps» évoquent les moments forts de cette année. Troisième volet de nos rétrospectives culturelles

1. «Stefan Zweig – Adieu l’Europe», de Maria Schrader

On le pressentait déjà en juillet, la deuxième réalisation de l’ex-moitié du Bâlois Dani Levy est devenue LA surprise de l’année. Une merveille de «biopic», ignorée par les festivals de Berlin et de Cannes (mais montrée par Locarno sur la Piazza Grande) alors même qu’il échappe à tous les pièges du genre, déclassant les films de bien des cinéastes plus renommés. Soigneusement documentée mais surtout intimement ressentie et formellement aboutie, cette évocation de Zweig se concentre sur les années 1936-1942, après que l’écrivain juif autrichien a choisi de quitter une Europe qui sombre dans le fascisme pour l’Amérique. Six séquences évoquent cet exil, de Buenos Aires à Bahia et de New York à Petropolis (près de Rio), où il finira par se suicider à l’âge de 60 ans, laissant une autobiographie posthume: Le Monde d’hier. Composé de plans-séquences souverains mais jamais ennuyeux, ce film parvient à être à la fois stylisé et vibrant, historique et moderne. On y mesure tout le désespoir d’un pacifiste dont le monde a été englouti par la barbarie. Un avertissement à méditer? ■ (N. C.)


2. «Carol», de Todd Haynes

Derrière la vitrine de Noël d’un grand magasin, Carol repère Therese au rayon jouets. Entre la riche bourgeoise et la petite employée, un puissant sentiment se développe. Le mari de Carol ne tolère pas cette amitié particulière. En adaptant un roman de Patricia Highsmith, Todd Haynes retrouve les années 50 de «Far From Heaven» pour une nouvelle histoire de passion homosexuelle dévastatrice. Tourné en Super 16, ce film bouleversant se distingue par la qualité vaporeuse de son image, l’excellence de la reconstitution historique et Cate Blanchett, en incarnation ultime du glamour. ■ (A.Dn)


3. «Paterson», de Jim Jarmusch

L’histoire d’un couple sans histoire dans une ville en marge de l’histoire. Un éloge de la simplicité qui se décline en rituels paisibles et événements insignifiants. A Paterson (New Jersey), Paterson (Adam Driver) est marié à Laura (Golshifteh Farahani). Il est conducteur de bus et poète. Elle est obsédée par les motifs noir et blanc. Posé selon son auteur en «antidote à la noirceur et à la lourdeur du cinéma d’action», ce fragment de l’air du temps célèbre la poésie, les joies simples, les petits riens du quotidien et s’interroge sur la réalité. Marvel le bouledogue rajoute son grain de sel à cette chronique des jours heureux.■ (A.Dn)


 

4. «I, Daniel Blake», de Ken Loach

Daniel Blake, charpentier, 59 ans, a fait une grave crise cardiaque. Son médecin lui interdit de travailler; les services sociaux l’obligent à rechercher un emploi. Il rencontre Katie, une jeune mère célibataire, deux enfants et 12 £ en poche. Ces deux damnés de la terre se serrent les coudes dans les dédales de l’administration britannique. Dans ce film sobre et grave, le cinéaste anglais montre l’inhumanité paternaliste du système et la solidarité du monde ouvrier, sa dignité, son humour. Il nous brise le cœur et décroche la Palme d’or à Cannes ■ (A.Dn)


5. «Toni Erdmann», de Maren Ade

Comédie dramatique tournée pour l’essentiel en Roumanie, ce troisième opus d’une jeune Allemande a fait l’effet d’une bombe à Cannes. Porté par deux comédiens en état de grâce, Sandra Hüller et Peter Simonischek, le film suscite un étonnement et un plaisir irrésistibles. Parallèlement à son récit d’une réconciliation entre un père plaisantin et sa fille très sérieuse, la cinéaste brosse un contraste saisissant entre le monde réel et celui de l’entreprise, imbriquant des questions générationnelles, intimes, économiques et morales avec une souplesse inédite. ■ (N. C.)


6. «Baccalauréat», de Cristian Mungiu

Cinéaste d’exception qui sait se faire désirer, le Roumain Mungiu («4 mois, 3 semaines, 2 jours», «Au-delà des collines») est revenu avec un de ces films dont il a le secret: à la fois théoriques et prenants, formidablement construits et incarnés. A travers une histoire de médecin quinquagénaire et fatigué qui tente de favoriser le départ de la fille en Angleterre, l’auteur invite ses compatriotes à un subtil examen de conscience national. Mais son film jamais univoque, troué de mystères troublants, s’avère aussi parfaitement universel. ■ (N. C.)


7. «Ma Loute», de Bruno Dumont

Réputé pour l’âpreté de ses films, le plus radical des cinéastes français a découvert les vertus du rire en réalisant «P’tit Quinquin», une série télé intrinsèquement azimutée. Il y a pris goût comme en témoigne cette bouffonnerie policière d’obédience communiste. Au bord de la mer, Ma Loute et sa famille de pauvres cueilleurs de moules sont anthropophages et bouffent du bourgeois. Avec Fabrice Luchini en spécimen fin de race et Juliette Binoche en diva hallucinée, avec des avatars de Laurel et Hardy pour mener l’enquête, la farce est hénaurme et d’une férocité jubilatoire. ■ (A.Dn)


8. «Comancheria», de David Mackenzie

Sur un formidable scénario de Taylor Sheridan («Sicario»), l’Ecossais David MacKenzie («Young Adam») a réalisé un impeccable western moderne. Un quatuor mémorable, deux frères braqueurs de banques et les deux Texas rangers à leurs trousses, des dialogues savoureux et de l’atmosphère à revendre, aux sons de Nick Cave et Warren Ellis, sont les ingrédients de cette méditation sur les temps qui changent et la ruine d’un pays. Cela faisait longtemps qu’on n’avait pas vu un film aussi authentiquement américain, mariant codes traditionnels et acuité critique. ■ (N. C.)


9. «Les Ogres», de Léa Fehner

Une troupe de saltimbanques promène son «Cabaret Tchekov» dans le sud de la France. Brinquebalant entre documentaire et fiction, le film se frotte au réel avec les artistes du cirque itinérant mais le pimente de fiction avec des comédiens, telle Adèle Haenel trônant, radieuse, au centre de ce carrousel frénétique. Débordant de rires, de cris, de larmes, de feu, de passion, ce carnaval renoue avec la folie du «Molière» de Mnouchkine. Les ogres du titre se réfèrent autant à la figure du père qu’à un appétit de vivre démesuré. ■ (A.Dn)


10. «Juste la fin du monde», de Xavier Dolan

Après douze ans d’absence, un écrivain retourne dans son village natal pour annoncer à sa famille sa mort prochaine… En adaptant la pièce éponyme de feu Jean-Luc Lagarce, le «Wunderkind» québécois Xavier Dolan réussit l’impossible: un quasi-huis clos totalement cinématographique. Transfiguré par sa mise en scène de bout en bout inspirée, le quintette français composé de Gaspard Ulliel, Vincent Cassel, Marion Cotillard, Nathalie Baye et Léa Seydoux fait des merveilles, de sorte que rarement retrouvailles familiales auront résonné aussi profondément. ■ (N. C.)


Et l’Allemagne se réveilla

Deux films, «Toni Erdmann» et «Stefan Zweig – Adieu l’Europe» dans le Top 10 du «Temps» suffisent-ils à faire un événement? Si 2016 fut pour nous l’année de l’Allemagne, il y des raisons plus profondes et diverses à cela, qui ont rappelé l’existence d’une cinématographie facilement oubliée, à la fois trop proche et trop lointaine, mais à nouveau majeure.

De sa sélection en compétition à Cannes (après sept années de disette) à son récent triomphe aux Prix du cinéma européen (en attendant un Oscar?), le film-phénomène de Maren Ade pourrait bien avoir changé la perception d’un cinéma allemand aux succès isolés («Good Bye Lenin!», «La Vie des autres», «Barbara») mais déserté par le génie depuis la disparition de Fassbinder, l’exil de Herzog et le déclin de Wenders. Seule sa longueur inusitée (2h40) et une sortie quasiment sans publicité l’auront freiné dans sa conquête d’un plus large public (52 000 entrées en Suisse).

En réalité, «Toni Erdmann» est la consécration logique d’un mouvement de fond qui a vu émerger tout un nouveau cinéma d’auteur à partir du tournant du millénaire. Une relève soutenue par la Berlinale de Dieter Kosslick mais dont la renommée s’arrêtait le plus souvent soit au Rhin soit à la Sarine. D’où la divine surprise de «Stefan Zweig – Adieu l’Europe», deuxième réalisation de la comédienne Maria Schrader quant à elle honteusement ignorée par les sélectionneurs alors qu’elle aussi fait preuve d’une originalité et d’une maîtrise extraordinaires. Deux découvertes majeures talonnées par le plus classique «L’Etat contre Fritz Bauer» de Lars Kraume, modèle de film historique lui aussi lancé sur la Piazza Grande pour une belle carrière internationale.

A l’évidence, il y a là tout un cinéma à prospecter, comme l’ont rappelé deux rétrospectives passionnantes: celle du Festival de Berlin consacrée à l’année charnière de 1966 des deux côtés du Mur et surtout celle de Locarno réhabilitant les années Adenauer de l’après-guerre, bien plus riche que ce qu’affirmaient les histoires du cinéma. Et si l’espoir de meilleurs films se trouvait à nos portes plutôt qu’à Hollywood ou en Chine? (N. C.)


Nos précédents bilans culturels

Publicité