Rétrospective

Une année en livres: nos coups de cœur et les tendances de 2016

Du fait divers à la zone d’inondation en passant par la cuisine, Babylone et l’avenue des mystères, bilan de l’année par nos chroniqueurs littéraires

1. «La Cheffe», Marie NDiaye

Cuisine et littérature ont beaucoup de points communs. Marie NDiyae, l’auteure de «Trois Femmes puissantes», le prouve dans «La Cheffe, roman d’une cuisinière», où son héroïne, une jeune femme surnaturellement douée aux fourneaux, fait une démonstration de sobriété et d’ascèse, tout en comblant les gourmands. Pour la cheffe, dont un commis de cuisine énamouré raconte la vie, le pire ennemi est la vulgarité, les saveurs faciles qui s’imposent sans finesse. Autre combat, les fioritures qui encombrent les assiettes et camouflent le produit, véritable cœur du plat, qu’il s’agit de magnifier et de mettre en majesté. Ce livre étonnant, écrit avec soin, est un vade-mecum artistique et romanesque. Le fantastique cher à l’auteure n’est pas complètement absent, mais dans la logique de concentration et d’épure qu’elle s’impose, il est simplifié à l’extrême: des pins merveilleux, bienveillants mais jaloux, veillent en totems protecteurs sur la naissance magique de l’incroyable talent de la cheffe. (E. Sr)

«La Cheffe, roman d’une cuisinière», Marie NDiaye, Gallimard, 288 p.


2. «Judas», Amos Oz

Nous sommes dans la Jérusalem de la fin des années 1950, une ville divisée où vont se rencontrer un jeune étudiant idéaliste, un vieillard misanthrope et une femme d’âge mûr qui s’escrime à rester mystérieuse. Trois personnages très différents, trois visions du monde, trois voix formant le même chœur dans un récit virtuose où les histoires intimes croisent la politique et la théologie – autour de la figure de Judas, que le romancier réhabilite en montrant que les «traîtres» sont parfois des visionnaires. (A. C.)

Trad. de l’hébreu par Sylvie Cohen, Gallimard, 350 p.


3. «Parmi les loups et les bandits», Atticus Lish

Un travelling hypnotique dans l’Amérique des sans-droits, une histoire d’amour à Flushing, le quartier chinois de New York, entre Zou Lei, clandestine ouïgoure, et Skinner, vétéran de la guerre en Irak. Ils vont croire au contact l’un de l’autre en un avenir possible. Avant que la guerre qui continue de tonner à l’intérieur de Skinner ne prenne le contrôle. Pour ce premier roman, Atticus Lish a trouvé un ton, une couleur, faite de précision documentaire et de poésie urbaine. Et un rythme, celui de la marche et des longs trajets en métro. Une immersion inoubliable dans l’Amérique invisible. (L. K.)

Trad. de l’anglais par Céline Leroy, Buchet-Chastel, 560 p.


4. «Babylone», Yasmina Reza

Dans un immeuble de Deuil-L’Alouette, en banlieue parisienne, un meurtre est commis, juste après une fête des voisins. Jean-Lino tue sa femme. Sa voisine et amie Elisabeth le retrouve dans l’escalier. Ensemble, ils tentent d’imaginer une échappée. Ils s’efforcent inutilement de tromper le destin, de repousser l’inéluctable, l’arrestation, l’inculpation, la catastrophe. Un beau roman mélancolique et burlesque sur la vieillesse. (E. Sr)

Flammarion, 220 p.


5. «La Matière de l’absence», Patrick Chamoiseau

Au centre, le trou noir de la disparition de Man Ninotte, la mère: Patrick Chamoiseau déploie un somptueux poème qui se développe en spirale pour convoquer le maître, Edouard Glissant, la mémoire de l’esclavage, celle des peuples et des langues de la Caraïbe, eux aussi disparus. Rien de funèbre dans cette «rêverie philosophique», qui évoque l’enfance avec tendresse et humour puis s’élève à la sidération de Sapiens devant la mort, aux mythes et aux rites que les humains ont dû inventer pour l’apprivoiser. (I. R.)

Seuil, 366 p.


6. «Le dernier voyage de Soutine», Ralph Dutli

Un corbillard traverse la campagne française. Les employés des pompes funèbres sont mal à l’aise. Pour la première fois, ils conduisent un homme vivant, mal en point mais vivant: le peintre Chaïm Soutine, rongé par un ulcère. En ce 6 août 1943, il doit se rendre à Paris pour l’opération de la dernière chance. Le lecteur ne sait pas encore, à ce stade, la puissance du kaléidoscope d’émotions, de couleurs, de visions, que Ralph Dutli va déployer pour tresser la vie du peintre, de la Biélorussie à Montparnasse. Dans un jeu de construction époustouflant, le roman emprunte au rêve la fluidité et la clarté. (L. K.)

Trad. de l’allemand par Laure Bernardi, Le Bruit du temps, 272 p.


7. «Monsieur et Madame Rivaz», Catherine Lovey

Justin et Hermine vivent à la montagne. Ils sont âgés mais ils ont leurs idées et ne s’en laissent pas conter. Ainsi sont-ils tout à fait réfractaires à l’idée de partir en croisière, même si c’est offert, tous frais payés, par leurs enfants. L’héroïne de ce roman fantasque, drôle, digressif et très contemporain vole à leur secours. A moins que ce ne soit eux, les Rivaz, qui au bout du compte lui soient indispensables… (E. Sr)

Zoé, 316 p.


8. «Avenue des mystères», John Irving

Au mieux de sa forme, le créateur de l’inoubliable Garp renoue avec toutes ses obsessions pour mettre en scène le rocambolesque Juan Diego, un enfant perdu né dans la fange, au Mexique, au pied d’une décharge publique. Parce que les fées veillent sur lui, ce petit frère d’Oliver Twist saura échapper à sa condition pour devenir écrivain, métamorphose providentielle qui fera de lui un «marcheur céleste»… Un ébouriffant cocktail d’exotisme et de réalisme magique, sous la plume d’un intarissable conteur. (A. C.)

Trad. de l’américain par Josée Kamoun et Olivier Grenot, Le Seuil, 530 p.


9. «Malax», Marie-Jeanne Urech

Une parodie virtuose de roman policier? Un roman d’amour? Ou de gare? Tout cela à la fois. A moins que «Malax» de Marie-Jeanne Urech ne soit une exploration des pouvoirs de la littérature? Une perle en tous les cas que cette histoire brève où les personnages déambulent dans un décor à la Magritte. Un beau jour, dans un flot d’hommes et de femmes en chapeau melon qui rentrent chez eux après le travail, l’un d’eux s’écroule et meurt. Qui est-il et pourquoi est-il mort? D’indices en indices, l’inspecteur Jean découvrira un monde sous-terrain insoupçonné. (L. K.)

Hélice Hélas, 104 p.


 

10. «La Zone d’inondation», Roman Sentchine

Un village sibérien va disparaître sous les eaux d’un barrage. Un vieux projet que les habitants croyaient abandonné et auquel ils se résignent mal. Sur une base documentaire, Roman Sentchine montre avec sensibilité l’attachement des villageois à leur terre, à l’économie de cueillette et de pêche, à un milieu qui pourtant semble bien inamical. Un récit généreux, de magnifiques portraits et l’évocation, emplie de colère et de nostalgie, d’une nature rude et menacée. (I. R.)

Trad. du russe par Maud Mabillard, Noir sur blanc, 360 p.


L’air du temps de 2016: fait divers, quand tu nous tiens

Le Prix Goncourt tout d’abord, avec «Chanson douce» (Ed. Gallimard) de Leïla Slimani. Dans ce deuxième roman, la Franco-Marocaine s’est inspirée d’un drame new-yorkais survenu en 2012. Une nounou d’origine dominicaine tuait deux enfants de 2 et 6 ans dont elle s’occupait pour le compte d’un jeune couple. Leïla Slimani transpose le drame dans un quartier bobo parisien. Le roman débute par la description brève et clinique de la découverte des deux petits corps par la police. Pour ensuite, dans un long flash-back, se focaliser sur la relation entre la nounou et la famille, qui devient de plus en plus bancale et malsaine. De quelle nature sont ces liens qui lient les employés de maison «qui font partie de la famille», aimant les enfants et aimés d’eux, et les couples qui les emploient? Rapports de classe, hypocrisie, troubles psychiques, frustrations mortifères: le cocktail est ravageur.

Dans «California Girls» (Ed. Grasset), Simon Liberati se concentre sur l’acte meurtrier lui-même. Sur la rencontre des corps des victimes et de ceux de leurs agresseurs. Enfant durant l’été 1969, il se souvient de l’apparition à la télévision de trois jeunes filles en train de rire et de chanter, accusées d’avoir assassiné Sharon Tate, l’épouse de Roman Polanski, et quatre autres personnes, durant une orgie de violence commanditée par leur gourou, Charles Manson. Dans une reconstitution minutieuse, «California Girls» explore aussi les ressorts des rapports sectaires de domination psychologique et sexuelle. Ce dernier angle est aussi celui de l’Américaine Emma Cline dans «The Girls», autre roman qui décortique les massacres de cet été meurtrier.

A noter aussi, dans cette cuvée noire de 2016, «Laëtitia ou la fin des hommes» (Ed. du Seuil, Prix Médicis) d’Ivan Jablonka, basé sur le meurtre de la jeune Laëtitia Perrais, en 2011, à Pornic en Loire-Atlantique; ou encore «La Mésange et l’ogresse» (Ed. Plon) d’Harold Cobert, qui raconte le tueur en série Michel Fourniret du point de vue de sa compagne et complice, surnommée la Mésange. (Lisbeth Koutchoumoff)


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