Rétrospective

Les beaux-arts en 2016: nos coups de cœur

Les chroniqueurs du «Temps» évoquent les moments forts de cette année. Cinquième volet de nos rétrospectives culturelles

1. Alberto Giacometti. Au-delà des bronzes

L’exposition que le Kunsthaus consacre à Alberto Giacometti à l’occasion des 50 ans de sa mort ne s’attache aux matériaux que pour mieux mettre en évidence la nature intangible de l’œuvre de notre plus grand sculpteur. Un sculpteur dont on connaît les bronzes, mais beaucoup moins les plâtres qui les ont précédés, pièces fragiles méticuleusement restaurées. L’artiste ne faisait pas partie de ceux qui taillent dans le vif; il était de ceux qui inlassablement sur la sellette remettent leur ouvrage, tantôt ajoutant, tantôt retranchant de la matière, détruisant et refaisant, préservant l’humidité de l’ébauche, afin d’y revenir encore et encore. Invité à pénétrer dans l’atelier, le visiteur s’y familiarise, au sens fort du terme tant on se sent concerné, avec les groupes de statues, d’une exigence telle que le physique de l’artiste, au fil du temps, semble avoir été sculpté à l’instar de ses œuvres. Les deux fondations consacrées à Giacometti, à Zurich et Paris, ont mis ici leurs forces en commun. (L. C.)

Kunsthaus, Zurich, du 28 octobre au 15 janvier 2017.


2. Rochelle Feinstein

L’exposition permettait de découvrir cette New-Yorkaise née en 1947 chez qui la vie et l’art se contaminent sans cesse, ce dont l’accrochage rendait bien compte, tout comme de l’aspect protéiforme d’une œuvre qui ne se laisse pas muséifier. Sans être chronologique, il permettait de se retrouver au cœur d’une création en prise de façon très personnelle avec la complexité du monde contemporain. Née à Genève, l’exposition voyage. Elle est cet hiver à Hanovre. (El. C.)

Centre d’art contemporain, Genève, du 29 janvier au 24 avril.


3. Jean Dubuffet. Métamorphoses du paysage

Le paysage selon Jean Dubuffet est constitué, hormis la couleur, de terres et de sable, et il offre à la vue non seulement son panorama, mais aussi ses strates souterraines. L’inventivité de l’artiste s’exprime moins dans la diversité des motifs que dans les textures et les structures, les striures et les hachures, parfois empruntées aux ailes des papillons, ou aux dessins d’enfants. Se frayant un chemin en «cavalier seul», dès lors qu’à l’âge de 40 ans il a opté pour une carrière de peintre, Jean Dubuffet a finalement défriché un territoire très vaste. (L. C.)

Fondation Beyeler, Riehen/Bâle, du 31 janvier au 8 mai.


4. Bosch. L’exposition du cinquième centenaire

L’intégrale (à un ou deux tableaux près) d’un des peintres les plus célèbres et les plus stupéfiants de l’histoire de l’art réunie pour la première fois dans le musée qui possède le plus grand nombre de ses œuvres. Avec sa profusion de détails et d’images déconcertantes, avec sa rigueur de construction et la splendeur de ses couleurs retrouvées grâce à des restaurations pointilleuses, Jérôme Bosch (c. 1450-1516) parle un langage d’autant plus stimulant pour l’esprit et l’imagination qu’il est presque entièrement perdu. (L. W.)

Musée national du Prado, Madrid, du 31 mai au 25 septembre.


5. Francis Picabia. Une rétrospective

Il aimait les femmes et les voitures rapides, le sens de l’absurde et l’érotisme des revues coquines. En collaboration avec le MoMA de New York, le Kunsthaus de Zurich proposait la rétrospective la plus complète consacrée à Picabia. Une exposition fascinante pour un artiste insaisissable, pris entre la fête permanente de Dada et les temps sombres de la guerre. De ses premières toiles qui copient Monet et Signac jusqu’aux derniers tableaux à pois comme une manière de mettre un point final à la peinture, l’artiste aura passé sa vie à se chercher à travers l’art de son temps. (E. Gd.)

Kunsthaus, Zurich, du 3 juin au 25 septembre.


6. Michael Landy. Out of Order

Michael Landy, c’est cet Anglais incroyable qui peut aussi bien dessiner avec un raffinement extrême des plantes, des racines aux fleurs, ou des portraits de sa famille qu’organiser la destruction publique de tous ses biens, soit plus de 7000 objets, de la voiture aux chaussettes, des photos souvenirs aux œuvres d’art, dans un ancien grand magasin londonien. L’événement a eu lieu en 2001. La rétrospective de ce représentant trop peu connu des Young British Artists était surprenante et réjouissante. (El. C.)

Museum Tinguely, Bâle, du 8 juin au 25 septembre.


7. Pollock figuratif

Il fallait oser aborder l’un des plus célèbres chantres de l’expressionnisme abstrait sous l’angle de la figuration. Ce Pollock figuratif ne suscite aucun hiatus au sein de l’œuvre, cohérente comme l’est la notion de style. En effet, l’invention du dripping, entre autres, s’ancre dans un vaste corpus d’expérimentations et de réussites dans le domaine de l’image, du paysage américain, dans la veine du régionalisme, au surréalisme, ou à des échos de l’univers formel de Picasso. Ce versant de l’œuvre, qui couvre toute la carrière de l'artiste, est une découverte. (L. C.)

Kunstmuseum, Bâle, du 2 octobre au 22 janvier 2017.


8. Wade Guyton

En 2016, le Musée d’art moderne et contemporain a changé de tête. Lionel Bovier a remplacé Christian Bernard, créateur de l’institution il y a vingt-trois ans. Il a repensé l’accrochage permanent selon un point de vue historique et monté sa première exposition temporaire avec le New-Yorkais Wade Guyton. L’artiste appartient au cercle de ces signatures dont le travail affole la scène internationale. Une œuvre inclassable, qui part de la photographie et de l’imprimante à jet d’encre pour raconter l’art à l’époque de sa reproductibilité numérique. Immense. (E. Gd.)

Mamco, Genève, du 12 octobre au 29 janvier 2017.


9. Icônes de l’art moderne. La collection Chtchoukine

Comme Gertrude, Leo et Michael Stein, Sergueï Chtchoukine a accompagné par ses achats la révolution moderne du début du XXe siècle. Il l’a transportée de Paris à Moscou dans le palais qu’il ouvre au public dès 1908. Il participe ainsi à l’éclosion de l’art révolutionnaire russe. La Fondation Vuitton a rassemblé plus de la moitié de ses tableaux et reconstitué les salles de son palais, notamment celle des Picasso, en y ajoutant des œuvres de Malevitch, Popova ou Rodtchenko que ces salles ont inspirées. (L. W.)

Fondation Louis Vuitton, Paris, du 22 octobre au 20 février 2017.


10. Cy Twombly

Nourri par l’expressionnisme abstrait, qui devint le porte-drapeau d’un art typiquement américain défendu par le critique Clement Greenberg, le galeriste Leo Castelli et même, en pleine Guerre froide culturelle, par le gouvernement des Etats-Unis, Cy Twombly (1928-2011) ne romp pas avec les ambitions esthétiques de ses aînés comme le font les pop-artistes et les minimalistes. Installé à Rome, féru de culture classique, il renoue avec l’Europe et avec la grande tradition de l’allégorie et de la peinture d’histoire. (L. W.)

Centre Georges Pompidou, Paris, du 30 novembre au 24 avril 2017.


L’air du temps: une année da da da

«Da da da ich liebe dich nicht, du liebst mich nicht», chantonnait-on dans les années 1980 sur une musique de synthétiseur. Cette rengaine de désamour de la nouvelle vague allemande, nous l’avons eue plus d’une fois en tête cette année, qui fut dada jusqu’à l’écœurement. Tout le monde semblait penser avoir l’esprit dada et vouloir en faire part au monde. Ne suffit-il pas d’un brin d’extravagance? Mais quand l’excentricité devient la règle, elle s’use et fatigue. Les frais jaillissements ont fini par devenir de mornes glouglous.

Dans nos souvenirs, il restera pourtant quelques heureux moments performatifs, portés notamment par le Cabaret Voltaire, et quelques expositions historiques zurichoises bien ficelées. Outre la rétrospective Picabia, sélectionnée dans notre aperçu, nous pensons à «Dadaglobe» au Kusthaus et «Dada universel» au Musée national, qui ont ouvert l’année. Deux visions globalisantes du mouvement, l’une du point de vue de Tristan Tzara dans les années 1930, l’autre de celui de deux actifs commissaires du XXIe siècle. Nous pensons plus encore à «Dada Afrika» au Museum Rietberg et à «Dada anders» (Dada autrement) à la Haus Konstruktiv. Les deux permettaient très justement de faire ressortir ce que fut l’énergie dada sans l’embarrasser d’habits contemporains, en montrant d’une part ses inspirations africaines, d’autre part sa capacité à inclure les femmes. D’une exposition à l’autre, l’enchantement des collages de Hannah Höch nous restera.

Faute de se réjouir d’un renouveau de dada aujourd’hui, dont on parlerait encore dans de vastes rétrospectives en l’an 2116, nous pouvons au moins saluer les efforts de recherche et de conservation qui ont accompagné et soutenu ces manifestations. On pense notamment à la numérisation des collections du Kunsthaus de Zurich. Quelque 740 documents et œuvres fragiles, souvent sur papier, sont ainsi consultables par tout un chacun, même si la navigation sur le site (Digital.kunsthaus.ch) se fait dans un certain brouillard. Tout cela permettra de passer le virus dada aux générations suivantes, en espérant qu’elles ne resteront pas aussi asymptomatiques que notre époque semble l’être. (Elisabeth Chardon)


Nos précédents bilans culturels

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