Rétrospective

L’année 2016 en séries TV: les tendances et nos coups de cœur

L’année qui s’achève a battu des records en matière de production de séries TV. Le bilan de notre chroniqueur, sixième volet de nos rétrospectives culturelles

1. «Baron noir», d’Eric Benzekri et Jean-Baptiste Delafon (F)

Le premier épisode, angoissé, avec cette caméra à l’épaule suivant de dos Kad Merad dans sa nuit de crise en matière de financement de son parti, constitue l’un des moments historiques de la fiction politique française. Et la suite, axée notamment sur l’opposition entre le personnage de Merad et le vieux stratège Niels Arestrup, ne déçoit pas. Pendant des années, la France a fait figure de parent pauvre dans les séries TV, même les scénaristes hexagonaux le reconnaissaient. Les vieux réflexes dominaient, et les chaînes restaient d’une prudence frigorifique.

Les signes d’un relèvement de niveau sont apparus depuis quelques années, avec plusieurs réussites souvent dues à Canal + ou, depuis peu, au service public. Toutefois, l’histoire du genre retiendra sans doute que c’est avec «Baron noir», qui s’attaque avec un tel brio au sensible champ politique, que la série française a changé. Ironie de l’histoire, cela s’est passé l’année du lancement des séries européennes estampillées Netflix, dont la française, «Marseille», représente la catastrophe de l’aventure.

Présentant «Baron noir» au «Temps», le co-créateur Eric Benzekri (avec Jean-Baptiste Delafon) disait: «Dans le cadre d’une histoire politique, pour qu’elle fonctionne, il faut une crédibilité. On doit aborder des thématiques politiques, sans faire ni miroir, ni tract d’un parti. Le défi est de rendre cette matière comestible.» Cela a été totalement réussi.

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2. «Black Mirror», de Charlie Brooker (GB)

Cette anthologie anglaise d’histoires autonomes existe depuis 2011, mais sa reprise par Netflix, cette année, lui a donné un rayonnement accru. Le site de vidéos en ligne américain a financé les six nouveaux épisodes de la saison 3, presque autant qu’auparavant. «Black Mirror» explore la modernité au moyen de fictions à base technologique, et surtout glaçantes. Chantage politique par le biais des réseaux, chasse à l’homme high-tech, effroyable frénésie de la notation des gens, piratages multiples: les contes modernes de Charlie Brooker sont parmi les plus pertinents des produits du petit écran depuis longtemps.


3. «La Trêve», de Benjamin d’Aoust, Stéphane Bergmans et Matthieu Donck (Be)

Un jeune footballeur venu du Togo, engagé dans une équipe belge, est retrouvé mort dans un fleuve des Ardennes. Un policier au passé trouble est revenu dans sa ville d’enfance, et il se retrouve aux commandes de l’enquête. Dans cette région de forêts et de secrets, il découvre une autre réalité de ce bourg sans histoires. Jusqu’ici cantonnée aux sitcoms locales, la Belgique francophone a décidé d’investir le champ de la série de qualité. Et avec ce polar serré conçu par Benjamin d’Aoust, Stéphane Bergmans et Matthieu Donck – ce dernier réalise –, le coup d’essai est un coup de maître.

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4. «The People v. O. J. Simpson», de Scott Alexander et Larry Karaszewski (EU)

Sur fond d’émeutes raciales, déjà, l’affaire O. J. Simpson a déchiré l’Amérique. En 1994, ce joueur de football américain est accusé du meurtre de son ex-femme et d’un ami de celle-ci. Créant une nouvelle anthologie après «American Horror Story», Ryan Murphy orchestre une réussite magistrale. La reconstitution du procès et de ses coulisses, avec Cuba Gooding Jr., Sarah Paulson, John Travolta, David Schwimmer et tant d’autres remarquables acteurs, porte encore plus haut la tradition de la fiction judiciaire.

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5. «22/11/63», de Bridget Carpenter, d’après Stephen King (EU)

Stephen King, dont les adaptations TV et cinéma ne sont pas toujours des chefs-d’œuvre, inspire cette forte aventure en mini-série. Un jeune homme apprend que le placard du restaurant où il a ses habitudes conduit… dans les années 1960. Malade, l’ami cuisinier lui confie la mission d’aller empêcher l’assassinat de J. F. Kennedy. Ce n’est pas une mince affaire, d’autant que plusieurs défis connexes se posent. A l’époque des jantes rutilantes et des femmes somptueuses, une belle aventure, qui arrive en janvier sur Canal+.


6. «Trapped», de Baltasar Kormákur (Isl)

Un corps est découvert dans la baie, alors qu’y séjourne un immense paquebot de touristes: passé le caractère horrible de l’état du cadavre, l’enquête pourrait se révéler classique. Mais voilà que se lève la tempête de neige, que des secrets de la petite cité côtière enserrent les résidents, et que chacun devient piège en lui-même. Imaginée par le cinéaste Baltasar Kormákur, cette série de 2015, découverte ici cette année, propulse l’Islande au plus haut niveau.

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7. «The Crown», de Peter Morgan (GB)

Un destin dans le siècle. Après son film «The Queen», le cinéaste Peter Morgan obtient les moyens de déployer son ambition, la narration panoramique de la vie d’Elisabeth II. Et quels moyens: désireuse de s’attacher des talents européens, la plateforme Netflix débourse 12 millions de francs par épisode, un record. Surtout si l’on considère que le projet devrait reposer sur sept saisons. La première aborde avec talent la naissance d’une âme royale – et politique. Adoubement d’une saga.

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8. «The Get Down», de Baz Luhrmann et Stephen Guirgis (Aus/EU)

Genèse et succès du hip-hop: comme en réponse à «Vinyl», le feuilleton de Mick Jagger, Martin Scorsese et Terence Winter qui détaille, laborieusement, l’avènement du disco et autres genres, la série de Baz Luhrmann et Stephen Adly Guirgis danse au niveau du trottoir dans une New York des années 1970 en déréliction avancée. Les auteurs-réalisateurs ont cassé la crousille au point qu’il faut attendre pour la suite, mais cette tranche d’histoire de la culture populaire rayonne de mille décibels.

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9. «Westworld», de Jonathan Nolan et Lisa Joy (EU)

Peut-être la série la plus compliquée de l’année. Dérivée du film de Michael Crichton «Mondwest», «Westworld» raconte les aventures, dans le futur, de plusieurs personnages dans un parc d’attractions animé par des androïdes. On joue sur la confusion des êtres, mais surtout le feuilleton de HBO offre la plus grande mise en abyme du moment. Avec leurs boucles narratives imposées aux robots, les gestionnaires du parc sont des scénaristes. Ou comment le petit monde des séries, dans ses heures tourmentées, s’imagine lui-même.

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10. «Anomalia», de Pilar Anguita-MacKay (Sui)

Mise à l’antenne en début d’année, cette série a affirmé une certaine audace. La RTS a misé sur une histoire fantastique, ce qui est rare en Suisse comme ailleurs en Europe; en termes de séries TV, le genre constitue un exercice périlleux. Abordant le thème des guérisseurs dans son hôpital (et ses fantômes) en Gruyère, la créatrice Pilar Anguita-MacKay a fait une proposition qui a quelques faiblesses, mais qui conserve son intérêt et sa pertinence, façonnant un petit monde original enrichi, dans la distribution, par des figures romandes fameuses sollicitées à contre-emploi.

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L’air du temps en 2016: l’année d’une Europe créative

A première vue, en matière de séries TV, cette année 2016 a souligné l’écrasante domination américaine. Une récente étude de FX Networks Research (du groupe Fox) montre qu’aux Etats-Unis, durant ces douze mois, il a été diffusé 455 saisons de séries, renouvelées ou nouvelles, ce qui constitue un record historique. En seulement six ans, le nombre de séries en activité a explosé de 110%, passant de 216 à, donc, 455.

Ce millésime 2016 a commencé par le retour, plutôt réussi, de «The X Files»; c’est dire le poids de l’imaginaire télévisuel américain, qui réussit à se nourrir. Les auteurs américains ont redoublé d’efforts dans l’audace de leurs propositions. Et les nouveaux acteurs que sont les géants du Web Netflix et Amazon ont assis leur position comme producteurs de séries de qualité.

Pourtant, durant ces mois, l’Europe s’est affirmée comme nouvelle puissance sur ce champ de la fiction. Là aussi, jamais autant de séries n’avaient été produites, dans tous les pays du Vieux Continent. Et la libre circulation des idées commence à fonctionner. Avec «Jour polaire», Canal+ a commandé une série à des créateurs suédois, c’est une première. En juillet dernier, au Festival du film fantastique de Neuchâtel, l’auteur de ces lignes a animé un débat durant lequel une scénariste anglaise a dit sa fascination, presque son allégeance, envers les séries danoises et suédoises: «Ils nous fascinent, nous nous en inspirons», a-t-elle lancé. Un propos impensable il y a quelques années. En Italie, l’artisanat des séries reprend vigueur, et l’Espagne a ses frémissements. Même la lointaine Islande, jusqu’ici peu présente sur la carte des séries, a brillé cette année, enfin, avec deux fictions, dont l’une, «Trapped», tient du chef-d’œuvre.

Le bouillonnement est constant, et ne s’arrêtera pas. Canal+ multiplie les pistes, par exemple grâce à cette alliance avec Sky et HBO pour «The Young Pope». Les Nordiques carburent à plein régime. Parfois avec l’appui des Américains, les pays de l’Est européen s’avancent sur la scène. Là au moins, l’Europe brille. (N. Du.)


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