Carnet noir

Georges Prêtre a rejoint les étoiles classiques

Le grand chef d’orchestre s’est éteint à 92 ans dans sa propriété duTarn. Avec lui disparaît le dernier Titan français de la baguette

A un jour près, Georges Prêtre a quitté ce monde un an exactement après Pierre Boulez. Hier, le grand chef d’orchestre s’est éteint chez lui, à Navès, dans le Sud-Ouest de la France. Il avait 92 ans. On ne peut imaginer date de disparition plus symbolique. Car si Georges Prêtre se situait aux antipodes du pape de la direction hexagonale, il représentait avec lui le dernier des titans nationaux de la baguette.

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Né le 14 août 1924 à Waziers, dans le Nord de la France, Georges Prêtre possédait le tempérament bouillonnant des gens du Sud. Son nom et sa carrière sont étroitement associés à deux grandes figures de la musique classique: d’abord Francis Poulenc, qui fut un ami proche et pour qui il créa la fameuse Voix humaine. Mais surtout Maria Callas, dont il était le chef favori, et qui dirigea jusqu’à ses derniers concerts à Londres et à Paris. Ce serait pourtant réduire la dimension de l’artiste, que de la restreindre à sa collaboration avec la diva.

Caractère trempé

L’homme avait un caractère trempé et entretint des liens plutôt houleux avec certains orchestres et opéras de l’Hexagone. C’est que le chef ne souffrait ni l’attitude fonctionnaire, ni la lourdeur administrative, ni les luttes avec les syndicats. Il préférait se «fiancer plutôt que se marier» avec les orchestres et les maisons lyriques. C’est pourquoi il ne resta jamais longtemps à des postes fixes, privilégiant les liaisons fortes et indépendantes.

Avant de revenir en triomphe dans son pays sur le tard, il connut une longue éclipse pendant laquelle il trouva la gloire à l’étranger. A Vienne particulièrement, où il dirigea pendant un demi-siècle l’Orchestre Symphonique. Il y était adoré, comme à la Scala de Milan ou à Londres où il était considéré comme un véritable dieu vivant. Sa séduction, son énergie, son rayonnement, son magnétisme et le feu qu’il savait insuffler aux musiciens lui assuraient l’adhésion des plus passionnés.

«C’était un homme libre»

Son parcours? Prestissimo, comme ses tempos, dont les rubatos extrêmes et les revirements d’allure en désarçonnaient plus d’un. «Essayez un peu de le suivre, entendait-on dire dans les rangs. Vous aurez beau avoir la moitié de son âge, c’est vous qui serez fatigué.» Après avoir étudié la trompette à Douai, puis obtenu son premier prix à Paris, le jeune musicien suit des cours d’harmonie avec Maurice Duruflé et compose des opérettes et des chansons sous un nom d’emprunt. Puis il s’oriente vers la direction.

André Cluytens lui donne des conseils, mais c’est sur le tas, dans la fosse de l’Opéra de Marseille notamment, qu’il fait ses gammes avant de se lancer sur les scènes avec appétit. On le suit de Lille à Casablanca en passant par Toulouse et Paris, à l’Opéra-Comique, puis à Garnier où il démissionne après une année. «C’était un homme libre», se souvient Hugues Gall, qui occupait à l’époque le bureau voisin en tant que secrétaire général.

Georges Prêtre était imprévisible et changeait constamment de nuances et de tempos.

«Nous nous sommes connus en août 1969. Nous faisions partie de l’équipe qui devait rénover l’Opéra dans la réforme Landowski. Il était directeur musical, et Roland Petit responsable de la danse. Nous avons essayé de tout remettre à plat et sommes devenus très amis. C’était un programmateur hors pair. Il avait conçu une première saison exceptionnelle qui s’est déroulée sans lui puisqu’il a claqué la porte, comme Roland Petit d’ailleurs. Il voulait proposer des ouvrages à découvrir, comme La Femme sans ombre de Strauss avec Karl Böhm à la baguette et une distribution légendaire, ou Benvenuto Cellini de Berlioz, par exemple. On essayait de remettre de l’ordre dans l’orchestre et les chœurs, mais c’était un tel foutoir qu’il a renoncé.»

L’ancien directeur des Opéras nationaux de Paris et du Grand Théâtre de Genève décrit Georges Prêtre comme un musicien «d’instinct et d’une grande force vitale. Il était fait pour le vérisme de Puccini, le lyrisme de Strauss, le romantisme de Verdi et une certaine musique française. Il lui fallait de la respiration, de l’espace. Il était imprévisible et changeait constamment de nuances et de tempos. Avec lui, chaque soir était différent, ce qui pouvait déstabiliser. Ou fasciner». Des qualités qu’on peut retrouver dans sa riche discographie.

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