Livres

Alberto Giacometti en sa chambre de l’Hôtel de Rive

D’un bout à l’autre de 2016, deux ouvrages sont nés d’une rencontre avec une sculpture de l’artiste suisse

Il est là, «assis en travers, le visage dans l’ombre, il tourne une forme de terre de la grosseur d’un œuf, à peine». Il est là, dans le silence d’un autre temps, un temps différent parce que passé, différent parce que temps de guerre, mais hors la guerre, à Genève. Anne Maurel s’est emparée des photographies d’Alberto Giacometti prises par Eli Lotar dans la chambre que l’artiste a occupé durant près de quatre ans, de fin 1941 à septembre 1945, à l’Hôtel de Rive. Un hôtel qu’elle a mal localisé dans Genève comme s’il fallait ce léger déplacement pour que la rencontre lui appartienne vraiment.

Poussière

C’est dans ce lieu qu’elle a osé faire le voyage, osé partager avec l’artiste la poussière qui trouble l’air sur les photographies de 1944. Mais elle ne nous enferme pas dans un huis clos pour autant. Quelques brassées de connaissances sur l’artiste, ses voyages de jeunesse en Italie, son réseau parisien, s’avèrent salutaires pour ne pas confiner le récit dans un écrin de sensations. La professeure de littérature a pour la première fois fait elle-même acte littéraire en ciselant, à partir de la mémoire qu’elle avait des douze clichés, de petits bouts de textes. Mis à bout à bout, espacés aussi de silences, qui font écho au vide si important chez Giacometti, les fragments racontent un témoignage à la fois direct et fictif.

Le souvenir des images permet à Anne Maurel de rencontrer Giacometti comme l’artiste lui-même retrouvait Isabel, «vue il y a très longtemps, se découpant sur le fond de l’immense noir un soir à minuit», en la sculptant, infiniment, de plus en plus petite. Ce n’est pas une femme, c’est son apparition que façonne Giacometti dans cette chambre genevoise. Il en adviendra «La Figurine sur socle» qui a fasciné Anne Maurel et l’a conduite à écrire «Avec ce qu’il resterait à dire», l’un des premiers livres, de belle facture, proposés par Hippocampe, éditions lyonnaises qui se consacraient jusqu’ici à un journal bimestriel et à une revue pluridisciplinaire semestrielle.

Molard

En 1941, Alberto a retrouvé sa mère à Genève, où elle s’occupe de son petit-fils Silvio, le fils d’Ottilia, la seule femme de la fratrie, morte en couche en 1937. S’il travaille ardemment, l’artiste aime aussi discuter le soir dans les bars autour du Molard. Il participe notamment à la revue «Labyrinthe» lancée par Skira. Tout cela, Anne Maurel ne fait que l’évoquer, c’est le travail entêté de l’artiste qui la fascine.

Après guerre, Giacometti retrouve Paris. Il délaisse les minuscules statues ramenées dans des boîtes d’allumettes, et change de dimensions pour se consacrer à «L’Homme qui marche». La sculpture la plus célèbre de l’artiste, devenue aussi la plus chère au monde, donne son titre à un ouvrage*, signé par l’écrivain et essayiste Franck Maubert, paru début 2016. A peine plus grand que celui d’Anne Maurel, plus et mieux documenté mais pas pour autant froid, il est aussi le fruit d’une rencontre personnelle avec une œuvre de Giacometti. A la fin du livre, Franck Maubert évoque son séjour aux soins intensifs, quand, sous morphine, il voyait «L’Homme qui marche»: «Il surgissait sans prévenir au milieu d’une gradation d’ombres qui tombaient du plafond. (...) Je ne pensais plus qu’à marcher, je l’enviais. (…) Il y a de l’allégresse dans son pas, presque de l’alacrité.»

*Frank Maubert, «L’Homme qui marche», Fayard, 136 p.


Anne Maurel, «Avec ce qu’il resterait à dire, Sur une figurine d’Alberto Giacometti», Hippocampes Editions, 104 p.

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