Livre

Catherine Safonoff trouve la bonne distance

«La Distance de fuite», une nouvelle île dans l’archipel d’une œuvre majeure, entre autobiographie et fiction

«L’allégresse est dans la vitesse», écrivait Catherine Safonoff dans un ouvrage précédent. L’allégresse mais aussi le salut: «la distance de fuite», c’est l’écart que la proie doit maintenir pour échapper à son prédateur et trouver un abri.

«La Distance de fuite». Le beau titre de son nouveau livre, cette fine lectrice l’a trouvé chez Pascal Quignard, c’est un terme du domaine de la chasse. Trouver la bonne distance, à soi et aux autres, est un thème qui traverse toute l’œuvre de Catherine Safonoff, qui fait de sa vie la matière de ses livres, dans un rapport subtil entre autobiographie et fiction, comme le montre bien l’essai d’Anne Pitteloud, «Réinventer l’île». La distance de fuite reprend et renouvelle les motifs des livres précédents.

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On y retrouve la vieille maison de Conches, îlot de verdure aux abords de Genève, et l’île d’Egine, les deux lieux où l’histoire se noue et se dénoue. «Le Mineur et le Canari» (2012) parlait, selon l’auteure, avec son sens de l’autodérision, «d’une septuagénaire qui s’amourache de son psy». Le psy est toujours là, il s’appelait Ursus, il est devenu Z., une distance s’est installée, mais il s’agit toujours d’«accoucher» d’un livre. Celle qui l’écrit va encore au charbon de son propre gisement, comme le mineur, avec le canari pour l’avertir du danger de grisou.

Ramuz

La distance de fuite est composée d’une succession de fragments, dans un enchaînement subtil, appelé par les mots, qui semble couler de source mais dont on voit, au bout du compte, qu’il répond à une construction rigoureuse. Rêves, rencontres, lectures – splendides pages sur Ramuz, lu à l’occasion du Grand Prix décerné à l’auteure –, séances avec Z., retours sur la jeune femme qu’elle a été, les premiers livres, et cette enfance qu’elle n’a jamais quittée. Le livre suit les quatre saisons, de l’été au printemps. On entre tout de suite dans le cœur du sujet, dans une ouverture galopante. On se trouve à la fois dans le jardin de Conches et dans le cabinet du docteur Z., maintenant et dans le passé.

Léon

La narratrice s’interroge sur le sens des visites de Léon. Qui est Léon, on le saura plus tard, d’ailleurs Z. ne souhaite pas en entendre trop parler. Pourtant, ces intrusions sont troublantes. C’est un début éblouissant, éclatant de couleurs, où s’insère une digression onirique de bande dessinée. Du cuir des fauteuils de Z. émane une âme. Celle-ci amène à la chatte grise, qui sans doute en avait une. Elle est morte maintenant. Ce livre offre aux disparus un regain de vie: le père, la mère, le Capitaine. Vient un rêve, ancien, que la narratrice a dessiné, il y a très longtemps. Il parlait de mort, de désert et de paons, sans rien de funèbre. On le retrouvera à la fin du livre, avec les plumes de paon, bouclant la boucle.

Altercation

La narratrice aime et protège sa solitude. Pourtant ce livre grouille de monde, figures familières ou silhouettes de passage, rapidement esquissées, formidablement vivantes. La ville de Genève sollicite ses auteurs pour un texte sur les contrastes sociaux, entre dames en diamants et Chanel et mendiants à sébile, «contrastes jusqu’à hier inconnus dans nos murs». Une demande qui affûte l’esprit caustique de l’auteure et entraîne une réflexion sur la mendicité, l’odeur de pauvreté, nos ambiguïtés, et la pousse jusqu’au parc des Bastions où elle a repéré, parmi les joueurs d’échecs, un habitué particulièrement habile à calmer les agités: «Oh, je sais faire ça parce que moi aussi, je souffre», lui dit cet Albanais.

Elle lui propose un contrat: son histoire, qu’elle écrira, contre les cinq cents francs de la Ville. La relation se termine de manière violente, symboliquement, après une stupéfiante maladresse de sa part à elle, ou est-ce une provocation? Plus tard, une nuit, elle a une altercation avec un motard serbe très perturbé. Cette scène «grand-guignolesque», la peur qu’elle suscite, déchaînent en elle une envie de tuer inconnue, qu’elle retrouvera plus loin.

J’ai appris qu’il faut se livrer entier et nu, écorché presque, dans son œuvre pour qu’une saisissante beauté en résulte.

Catherine Safonoff, postface à «Onze lettres d’amour à Pénélope» de Lorenzo Pestelli

Prison

Tout est lié et s’enchaîne. La narratrice accepte d’animer des ateliers d’écriture en prison. Les discours qu’elle tient aux prisonniers, dans sa tête, pour conjurer sa panique, la réalité de la rencontre avec les femmes sont des moments forts du livre. Ils aboutissent à ce constat: «L’intérêt réel qu’un individu prisonnier ou non peut trouver à écrire ne s’enseigne pas. En revanche, entre quatre murs, la parole, enfuie sitôt dite, retrouve quelque valeur: justement parce qu’elle au moins s’enfuit.» C’est l’une de ces femmes, Macha, qui lui offrira la fin qui manquait à son livre.

Vérités

Surtout, la prison la renvoie au Capitaine Rouge: c’est pour «l’homme marqué par la loi» qu’elle a eu le coup de foudre, pas pour le pêcheur grec, le bouzoukiste. Il est mort lui aussi maintenant, leur liaison difficile prend ici une dimension mythique, sauvée du roman de gare par la grâce de la «distance de fuite» qui interdit l’engluement sentimental. Sur ses relations avec le père, la mère, la poétesse très aimée Katerina Anghelakis, l’ex-mari, Catherine Safonoff dit de manière limpide des choses voilées jusqu’ici. Réalité, fiction? Peu importe la vérité des faits, il s’agit ici d’une vérité sous-jacente, qui touche au plus profond, «là où nous sommes tous pareils», comme disait Nathalie Sarraute.


Catherine Safonoff, La Distance de fuite, Zoé, 330 p.

Le 13 janvier 2017 à 19h, vernissage du livre à la Librairie du Parnasse, 6, rue Terrassière à Genève. Modération Anne Pitteloud

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