Inspiration

Frankenstein, 
les hybridations d’un mythe

Ultime et foisonnante illustration, 
au Musée Rath à Genève, de l’importance du roman de Mary Shelley, commencé 
à Genève durant l’été 1816

La naissance d’une œuvre, et au-delà de l’œuvre, d’un courant qui exerce son influence sur les arts et les mentalités, tient parfois à peu de chose. Ce fut le cas de Frankenstein ou le Prométhée moderne, de Mary Shelley, né certes du talent de la romancière britannique, mais aussi des circonstances qui en favorisèrent la rédaction. D’abord: un séjour sur les bords du Léman. Lors de l’été 1816, assombri par les nuages de cendres provenant de l’éruption d’un lointain volcan, et donc impropre aux randonnées et promenades sur le lac – mais propice aux conversations et à un ennui fécond.

Ensuite: les liens d’amour et d’amitié entre cinq jeunes Anglais. Outre Mary Shelley, son futur époux le poète Percy Shelley (ils se marieront peu après), la «sœur» par alliance de Mary, Claire Clairmont (fille de la nouvelle femme de son père) et Lord Byron (dont celle-ci est amoureuse), accompagné de son médecin personnel John Polidori, littérateur à ses heures. La lecture de contes fantastiques donne à Byron l’idée de proposer au groupe d’écrire des récits dans la même veine, et suscite chez Mary un cauchemar fécond puisqu’il donnera naissance à son roman.

Œuvres au noir

Au Musée Rath, cette convergence de facteurs est illustrée dans la première salle de l’exposition, inaugurée le 2 décembre. Un événement qui clôt l’année Frankenstein dans la cité de Calvin, célébration du bicentenaire de la naissance d’un mythe. Les portraits des cinq protagonistes, à commencer par celui de Mary Wollstonecraft Shelley par Richard Rothwell, qui l’a dépeinte sous les traits d’une femme en noir, aux épaules dénudées et au regard méditatif, sont entourés de gravures et de dessins montrant les cimes et les glaciers ou tel Naufrage sur le Léman.

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Le portrait imaginaire de la génitrice du monstre, signé Karen Kilimnik (Mary Shelley writing Frankenstein, 2001), où la lumière enrobant le buste et le visage arrache la femme de lettres aux ténèbres de son inspiration, introduit à l’évocation filmique, par Moyra Davey, de la destinée de l’Anglaise et de ses proches. Sa vidéo, qui s’intitule Les Goddesses, joue sur le décalage entre les époques.

La suite de la démonstration – de l’impact du roman et de son adaptation aux mentalités et tendances artistiques qui en sont issues – prend la forme, les innombrables formes plutôt, d’un foisonnement d’œuvres au noir. Un foisonnement auquel la cohérence du parcours donne une assise, et qui vaut son pesant d’idées, de transgressions et de subtilités. Les images de la fin – fin du monde, fin de siècle, fin de la croyance dans les bienfaits de la science – suscitent un plaisir paradoxal, sentiment d’une apocalypse joyeuse qui doit beaucoup à l’évidence et à la puissance de l’imaginaire des artistes convoqués.

Le bateau à bord duquel embarque le visiteur, dans un environnement tempétueux, le fera naviguer de visions horrifiques en spectacles sublimes. Une navigation que documente son excellent livre de bord, sous la forme d’un catalogue nourri de textes (en anglais et français) et d’illustrations.

Figures du monstre

L’intérêt de l’opération, on l’aura compris, consiste à enchaîner les périodes, et donc à souligner la persistance des motifs et des thèmes. Soit le regard de l’homme sur les catastrophes, naturelles ou provoquées par ses propres excès, la figure du monstre (outre Frankenstein: King Kong, les vampires ou Godzilla), la figure héroïque, ou pathétique, du dernier survivant de l’espèce humaine, ou encore les illustrations de la violence, de l’horreur et de la guerre.

Toutes les expressions sont convoquées. La peinture et le dessin, bien entendu (splendide vision du dernier homme par John Martin en 1833, ou composition abstraite de Max von Moos en 1960, Blut und Eis, ou encore cette évocation de L’homme maternel par Louise Bourgeois en 2008). Mais aussi le livre et la gravure, dont le noir et le blanc et le trait acéré conviennent si bien au registre de l’exposition (œuvres sombres de Francisco de Goya, Piranèse, Bracquemond, qui s’attache à la figure du corbeau, et un peu moins ténébreuses de Gontcharova, qui fait planer un ange au-dessus des cadavres de la fosse commune). Sans oublier les mixtes et les hybrides, installations, collages, photographies et vidéos, porcelaine, textiles.

Les thématiques se rattachent à la perception du corps souffrant, morcelé (l’effrayante Main droite du hippie mort par Paul Thek, la Tumeur personnifiée selon Alina Szapocznikow ou les terribles spectacles de la guerre par George Grosz et Otto Dix), aux visions qui annoncent l’éventualité d’une mort de la planète, et de l’humanité (en raison du réchauffement climatique, dira-t-on aujourd’hui), ou à la bombe atomique, à la résurgence du gothique, en tant que penchant pour les humeurs noires et en tant que style fondé sur les procédés d’appropriation et d’hybridation.

On décèlera aussi une forte poussée de l’onirisme, et un certain humour, ainsi que les preuves des pouvoirs déconcertants, et stimulants, de l’imagination. Une pièce en particulier illustre cet alliage d’ombre et de clarté, d’inquiétude et de féerie: il s’agit d’une sculpture de David Altmejd mêlant de faux cheveux, des cristaux et de la résine synthétique, dans un maelström suggestif qui nous enchante et nous révulse.


A voir

«Le retour des ténèbres. L’imaginaire gothique depuis Frankenstein», Musée Rath, Genève, jusqu’au 19 mars. Ma-di 11h-18h. www.mah-geneve.ch

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