Rencontre

Leïla Slimani: «Je ne réalise toujours pas que j’ai reçu le Goncourt»

Avec «Chanson douce», la romancière franco-marocaine a imposé ses personnages de femmes qui bousculent les conventions ou basculent dans l’indicible. Elle nous parle de sa grand-mère alsacienne, de Paris et de l’identité

Depuis le 3 novembre dernier, jour où le prix Goncourt lui a été remis pour «Chanson douce», Leïla Slimani connaît les tourbillons d’agenda que ce genre d’événement occasionne. Une sorte de kidnapping hors de la vie normale qui place l’écrivain dans un rôle d’agent commercial de son livre, de Paris à Bruxelles, de Limoges à Bordeaux. «J’essaye de répondre aux sollicitations avec le plus de professionnalisme possible», répond la romancière dans un sourire quand on lui demande comment ça va. Par la fenêtre du salon grand style de la maison Gallimard, à Paris, l’hiver s’étire.

Deux livres à peine et Leïla Slimani est passée du statut d’écrivain débutant à celui d’écrivain consacré. Un premier roman, en 2014, «Dans le jardin de l’ogre», déjà remarqué par la critique pour son portrait de femme dépendante au sexe. Et «Chanson douce», deux ans plus tard, inspiré par un fait divers, le meurtre de deux enfants par leur nounou, à New York, en 2012. A partir de cette trame, transposée à Paris, Leïla Slimani a tissé un drame nourri à la fois d’exclusion sociale et de rêve d’ascension. Avec au centre, toujours, ces personnages féminins en souffrance, enlisés dans les conventions ou l’isolement.

Le Temps: Gagner le prix Goncourt, c’était un rêve?

Leïla Slimani: Oui, clairement. A tel point, qu’il m’apparaissait comme totalement inaccessible, réservé à une toute petite catégorie d’écrivains, certainement pas à moi. C’est pour cela qu’aujourd’hui encore, je ne me rends pas compte de ce qui m’arrive. Quand on me dit «tu as reçu le prix Goncourt» ou quand, l’autre jour, j’ai dû l’écrire dans une lettre, je continue de trouver ça très bizarre.

– Dans «Chanson douce», deux personnages évoluent en miroir, Myriam, la mère des deux enfants et Louise, leur nounou. Leur dépendance l’une à l’autre, c’est ce que vous vouliez raconter?

– Je savais d’emblée que cette histoire marcherait sur deux pieds, Myriam et Louise. Avec Myriam, je voulais parler du couple, des tiraillements d’une mère entre son travail et ses enfants. Louise a d’abord existé pour moi par son métier, elle était la nounou des enfants. Sa personnalité et sa dérive se sont dessinées au fil de l’écriture. Je savais comment le livre commençait et comment il se terminait mais je ne savais pas comment on arrivait au drame. J’ai vécu la dérive de Louise en même temps que je l’ai écrite.

– Le roman commence par la fin, c’est-à-dire par la découverte des corps des deux enfants. Quand avez-vous eu cette idée?

– C’est la première scène que j’ai écrite. J’ai su tout de suite que cette scène serait la colonne vertébrale du livre et que tout allait se construire autour d’elle.

– Quel rôle a joué le fait divers dont vous vous inspirez. Un simple déclencheur?

– Oui, paradoxalement c’est le fait divers qui m’a permis de décoller du réel. J’avais une idée théorique mais je n’arrivais pas à trouver l’enclencheur concret qui me permettrait de trouver le rythme narratif. J’ai lu ce drame dans Paris Match. Il entrait en résonance avec d’autres obsessions comme celle de raconter ce que c’est que d’être une nounou, personnage très romanesque; ce que c’est que d’être mère aujourd’hui.

– Myriam et son mari sont des «bourgeois bohèmes» et vous faites un portrait sans fard de cette catégorie sociale. Vous la connaissez de l’intérieur?

– J’appartiens à cette classe sociale, ses défauts sont donc très largement les miens. Je ne suis pas dans le jugement par rapport aux bobos. Je n’ai pas voulu les moquer contrairement à ce que certains journalistes ont dit. Je voulais montrer que cette catégorie est beaucoup plus complexe et ambiguë que l’image véhiculée par les médias.

– Les ressorts de la dépendance sont au cœur de vos deux romans. Qu’est-ce qui vous intéresse dans ces mécanismes?

– Nous aspirons tous à une forme d’indépendance mais nous ne la désirons jamais vraiment complètement. La liberté totale est vertigineuse. Quand on devient mère, épouse, employée d’une entreprise, nous vivons des modes de dépendance. Elle peut être pathologique ou banale mais en tous les cas nous n’y échappons pas. Ce qui m’intéresse, c’est de raconter la quête vaine de la totale indépendance. C’est cela que je raconte, un combat perdu plutôt que la dépendance elle-même.

– Adèle, le personnage principal de «Dans le jardin de l’ogre», est dépendante au sexe. Pourquoi cette dépendance-là?

– Je me posais beaucoup de questions sur la marginalité chez les femmes, sur la condition de paria. Jusqu’à l’époque moderne, les femmes ont été définies par leur rôle social de mère, d’épouse, de fille et pas comme des individus indépendants et libres. Malgré tout aujourd’hui, une femme qui ne vivrait que par et pour son désir, serait forcément tenue à l’écart. Je trouvais intéressant de créer un personnage qui aurait tous les signes de l’intégration sociale (un enfant, un mari, un emploi) mais qui serait secrètement une paria. Au moment de l’affaire DSK, j’ai lu des articles sur l’addiction sexuelle mais ils ne concernaient que des hommes. En cherchant, je suis tombée sur quelques témoignages de femmes. J’avais trouvé mon personnage.

– Comment êtes-vous venu à l’écriture?

Par la lecture. Je lis depuis l’enfance. Je ne sais pas comment l’écriture se déclenche… Par un sentiment très fort de familiarité avec les romans que l’on lit, on finit par comprendre pourquoi l’auteur a voulu écrire et on se dit un jour: pourquoi pas moi? Après il faut de l’entraînement, de l’endurance, pour que cela finisse par donner quelque chose.

– Quelles étaient vos lectures d’adolescente?

– Les Russes surtout. Puis les auteurs français du XIXe français, que j’aimais lire par bloc: tout Balzac d’un coup, puis Zola et Victor Hugo. J’aimais ces immersions totales. Pendant mon enfance et adolescence au Maroc, j’ai grandi avec ce Paris romanesque qui demeure très vivant en moi. Chaque quartier me relie à une lecture, à un personnage, une émotion.

– Vous venez d’une famille de lecteurs?

– Oui, mes parents idéalisaient, dans le bon sens du terme, la littérature. Ma grand-mère maternelle, qui était née en Alsace, écrivait énormément, des livres pour enfants, un livre sur sa vie au Maroc. Je voyais ma grand-mère écrire tout le temps, cela m’a marqué.

– Comment vos grands-parents se sont-ils connus?

– Mon grand-père marocain était spahis dans l’armée «indigène» française, il a été envoyé sur le front pendant la Seconde guerre mondiale. Il a libéré le village d’Alsace où vivait ma grand-mère. Ils se sont rencontrés à ce moment-là. En 1945, il est allé demander la main de ma grand-mère. Il faut imaginer un spahi qui va dans une famille bourgeoise alsacienne demander la main d’une jeune fille. Mes arrière-grands-parents étaient des gens très ouverts, ils ont donné leur accord. Ma grand-mère est arrivée en 1945 dans la médina de Meknès. Elle a vécu là-bas toutes sa vie jusqu’à sa mort en 2015.

– Elle vous a inspiré visiblement…

– Elle était inspirante. Elle m’a encouragé à lire, à écrire, à rêver. A dire ce que je pense, à être une femme libre. Elle parlait l’arabe couramment, elle était adorée par tout le monde. Elle a été décorée par le roi pour son action sociale. Elle était une femme extraordinaire.

– Dans vos romans, vos personnages ont des origines d’Afrique du nord mais c’est une donnée parmi d’autres jamais un sujet. Pourquoi?

– L’identité en soi ne m’intéresse pas. Nous sommes d’abord constitués de valeurs transmises et par ce que nous en faisons. C’est ce que j’ai vécu dans ma chair, dans ma famille. Nous venons de pays, de cultures et de religions différentes et aucun de nous n’est enfermé dans une identité. J’essaye de montrer dans mes romans que l’identité ou l’origine ethnique sont anecdotiques. Parfois la vie nous y ramène. Souvent, la condition sociale est plus importante que la condition ethnique: un Arabe qui a de l’argent sera moins regardé comme un Arabe alors que quand vous êtes pauvres, être Arabe est un inconvénient de plus.

Depuis des années, l’identité est enfermée dans une définition extrêmement étroite. Les artistes se doivent de contourner ou de détourner la façon dont le discours politique s’est emparé de ces questions.

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