Patrimoine

L’Italie pour reconstruire 
ce que Daech détruit

Trois œuvres d’art détruites par l’Etat islamique ont repris vie à Rome le temps d’une exposition. De parfaites répliques réalisées par des artisans italiens montrées au Colisée. Car la Péninsule 
espère participer à la reconstruction 
du patrimoine culturel syrien et irakien 
une fois la région pacifiée

Une gigantesque bête se dresse dans le Colisée. Haute de cinq mètres, sa tête effleure les arches de l’amphithéâtre romain. Ce taureau androcéphale ailé de Nimrud accueille les visiteurs. Après avoir veillé pendant des millénaires sur le palais de cette cité assyrienne du nord de l’Irak, il gardait jusqu’en décembre dernier l’entrée de l’exposition Renaître des destructions. Trois œuvres d’art détruites par les djihadistes de l’Etat islamique en Irak et en Syrie ont ainsi été montrées à Rome. Après avoir admiré l’imposant animal, les curieux pouvaient découvrir une partie du plafond du temple de Bêl, principale divinité de la cité antique de Palmyre, dans le centre de la Syrie, ou la salle d’archives d’Ebla, dans le nord-ouest du pays.

Ces œuvres n’étaient en réalité que des répliques des originales détruites et disparues à jamais sous les coups des hommes de Daech. «Nous n’acceptons pas que les terroristes aient le dernier mot», assène Francesco Rutelli, président de Rencontre de civilisations, promoteur de l’exposition, dont le coût s’est élevé à 550 000 euros. L’association née en 2015 est engagée dans la protection du patrimoine culturel dans les zones de guerre. «Si nous oublions l’héritage de millénaires d’histoire et de civilisation, nous laisserons derrière nous un monde sans mémoire ni avenir», poursuit celui qui fut maire de Rome entre 1993 et 2001 et ministre de la Culture entre 2006 et 2008. Sa démarche se veut une initiative positive dans un contexte de conflits, de crise humanitaire à Alep, en Syrie, ou encore d’opérations contre l’Etat islamique à Mossoul, en Irak.

Identité perdue

Le projet a séduit Nicola Salvioli. Cet artisan de 40 ans originaire de Modène, à une centaine de kilomètres au nord de ­Florence, a été choisi pour reproduire le taureau ailé de Nimrud. «Les futures générations de ces terres ont perdu un bout de leur identité, de leurs racines», justifie le restaurateur. Il souhaitait participer à la préservation de ces cultures et de ces civilisations issues de régions où il s’est déjà rendu. Dans son atelier florentin, à une quinzaine de minutes de la galerie des Offices, de petites statues de bronze et une vieille armure occupent les plans de travail. Rien ne laisse deviner qu’une sculpture de 740 kilogrammes y a été reproduite.

Recréer un objet artistique disparu est une démarche inédite pour lui comme pour le milieu de la restauration. «Je suis restaurateur, je ne suis pas un artiste, explique l’artisan. Je m’occupe de la santé des œuvres d’art. Or je n’avais cette fois rien à soigner.» Entouré d’une équipe d’une dizaine de personnes, il lui aura fallu cinq mois pour achever l’œuvre, dont le coût s’élève à 50 000 euros. La recherche iconographique a été la première étape, et la plus difficile. «Je n’ai trouvé que 43 photographies du taureau, regrette le restaurateur. Quand je pense aux millions d’images prises des statues dans les rues de Florence…» Les photographies étaient nécessaires pour réaliser une photogrammétrie et obtenir un modèle informatique de la sculpture pouvant restituer précisément les volumes et les mesures.

La patine du temps

Mais Nicola Salvioli rencontre deux difficultés. La qualité des images ne permet pas de voir les détails de l’animal. Et certaines de ses mesures varient selon les sources bibliographiques. Ces deux problèmes seront résolus par l’armée américaine. Le restaurateur découvre que celle-ci a photographié en 2008 la sculpture en haute définition. Il réussit à se procurer les images. Et la présence d’un fusil d’assaut dans l’une d’elle lui permet de vérifier l’échelle et donc les mesures de la base de la statue. La photogrammétrie a alors laissé place au fraisage de l’œuvre en taille réelle. Deux cent soixante-dix feuilles de polystyrène de dix centimètres d’épaisseur ont été vulgairement sculptées puis assemblées. Grâce à ce système, le taureau a pu être séparé en 15 blocs, sans quoi il n’aurait pas pu être transporté de Florence à Rome.

Quatre artisans, dont Nicola Salvioli, ont ensuite sculpté à la main dans les moindres détails la vulgaire reproduction, en s’appuyant sur les photographies à leur disposition. Ils ont alors appliqué un mélange de roches sur toute la surface de la statue pour lui donner un aspect réaliste. Les quatre sculpteurs ont enfin apporté les dernières finitions une heure durant, le temps que le mélange durcisse. «Nous ne voulions pas des reproductions façon Disneyland, mais des œuvres validées par la communauté scientifique», affirme l’ancien maire de Rome Francesco Rutelli, soutenu dans sa démarche par divers archéologues. «Elles ressemblent aux originales une minute avant leur destruction.» La copie reproduit même les fractures, les fissures et l’érosion.

L’Italie à la pointe

Car la restauration à l’italienne ne vise pas à rendre à l’œuvre une nouvelle jeunesse, mais à la sauvegarder sans en effacer l’usure de l’Histoire. «L’attention à la marque du temps passé caractérise l’école italienne de la restauration, théorisée au milieu du XXe siècle par l’historien de l’art Cesare Brandi», détaille Francesco Prosperetti, le surintendant des Biens culturels de Rome. «Au contraire, une pièce restaurée en Angleterre semble avoir été réalisée la veille.» «C’est arbitraire», réagit Nicola Salvioli, formé à l’Opificio delle Pietre Dure, une des deux meilleures écoles de restauration d’Italie. «Qui décide comment elle était lors de sa création», il y a des centaines ou des milliers d’années? Seuls des Italiens pouvaient donc s’occuper de ces reconstructions «émotionnelles», selon Francesco Prosperetti.

Les promoteurs de l’exposition ont ainsi voulu que les artisans soient Italiens. «Il s’agit d’une candidature», relève le surintendant. L’objectif étant que l’Italie puisse s’occuper de la restauration et de la protection du patrimoine culturel en Syrie et en Irak quand les violences auront cessé. Mais les prochaines étapes sont floues, vu la situation géopolitique. «Les autorités locales d’après-guerre décideront quoi faire avec la communauté internationale», espère Francesco Rutelli.

L’Italie veut montrer qu’elle est toujours à la pointe dans le domaine de la protection du patrimoine culturel mondial. En attestent notamment ses forces de l’ordre spécialisées dans la lutte contre le trafic d’art depuis plus de cinquante ans ou la création sous son impulsion l’été dernier de Casques bleus de la culture. Sous les arches du Colisée, le taureau androcéphale ailé de Nimrud s’est dressé pour rappeler aux 6,5 millions de visiteurs annuels ce savoir-faire.

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