Roman

Trente-deux ans après «Au bonheur des ogres», Daniel Pennac remet le couvert

«Le Cas Malaussène», un roman inégal à la mode de jadis, pour grands et petits gamins d’aujourd’hui

En 1985, «Au Bonheur des ogres» paraît dans la Série noire de Gallimard. C’est la première fois que les lecteurs de Daniel Pennac croisent Benjamin Malaussène ainsi que sa foutraque, et désormais célèbre, famille. Trente-deux ans plus tard, après plusieurs romans, des adaptations au théâtre et à l’écran, revoilà toute la smala inventée par l’écrivain, à laquelle s’est ajoutée la ribambelle des gosses, aujourd’hui devenus adultes: un nouveau livre, dans la collection blanche, celui-ci, qui s’intitule «Le Cas Malaussène». Il n’arrive pas seul, puisqu’un sous-titre «Ils m’ont menti», suivi d’un «1» annonce, déjà, le deuxième tome venir.

Etoiles

Autant le dire tout de suite, ça démarre plutôt mal. Pas tant du point de vue de l’histoire – l’enlèvement d’un certain Georges Lapietà, homme d’affaires douteux en route pour récupérer un indécent parachute doré, gagné après avoir viré force travailleurs – que de celui du dispositif. Dans un souci, louable, de pédagogie Daniel Pennac a ajouté à la fin de chaque patronyme, un astérisque «*» qui renvoie à un glossaire en fin de roman. Vive les répertoires qui facilitent la lecture et rafraîchissent la mémoire! A bas les astérisques qui semblent vous intimer l’ordre d’interrompre votre lecture pour sauter en fin de livre, sous peine de vous perdre bientôt dans la cohorte des personnages.

Ange

Et le problème justement, c’est que, c’est un des charmes ou un des défauts de la saga des Malaussène (selon qu’on aime le genre ou pas), que de multiplier les personnages. Dans ces romans et dans celui-ci, en particulier, c’est fou ce qu’on fait les choses en groupe, en bande, en famille. On s’enlève en cœur et les uns les autres, on s’aime au carré, on enquête à plusieurs, et certains personnages se font même transformistes, comme la juge Talvern alias Verdun, multipliant donc, les apparences. Sans oublier les surnoms, car «C’Est Un Ange» n’est autre que «Sept». Vous suivez? Pour peu qu’on ait affaire à une énumération – «voilà ce qu’il voulait faire comprendre à l’aimable comité: Ménestrier*, Ritzman*, Vercel* et Gonzalès*», on se sent soudain un peu bête, on voit danser les astérisques, on se demande si on est capable, et s’il ne vaudrait pas mieux tout de suite refermer le livre… L’obstacle, heureusement, s’évapore de lui-même au fil des pages. Au fur et à mesure que les personnages – innombrables – entrent en scène, l’astérisque se raréfie même si on en trouve encore qui traînent du côté de la page 277…

Choucroute

Oublions ces étoiles sombres et concentrons-nous sur le décor. Là, c’est plus familier. L’écriture de Pennac, qui sautille, s’amuse, invente, redessine des lieux connus. Le Vercors, la maison Le Talion, Belleville et ses Chinois, les commissariats, l’orphelinat, les cafés. L’espèce d’élan absurde qui sert de carburant au texte est bien là. Rien de très soigné, ce n’est pas le but de l’exercice, mais, question décors et personnages, même si tout semble sorti tout droit d’une planche de BD, Pennac sait y faire. Côté intrigue, c’est plus compliqué.

Le scénario commence par pédaler sérieusement dans la choucroute, avant de s’emballer enfin. Roman d’exposition du nouveau «cas Malaussène», le récit ouvre un peu laborieusement chacune de ses futures pistes. Mais tout à coup, ça démarre et on retrouve, dans la seconde moitié du livre, le bonheur de jouer aux gendarmes et aux voleurs à travers Paris, avec poursuites, coups de théâtre et invraisemblables retournement de situation. Bref, s’il veut retrouver le bonheur des ogres, le lecteur doit se montrer patient.

Un petit parfum rétro

A quoi s’ajoute, qui peut plaire ou déplaire, le petit parfum rétro – ringard, diront les pessimistes – qui plane sur le livre. Daniel Pennac a beau emmener sa smala entre les tours de la Défense, glisser du «Skype» et de «la life» pour faire jeune, le style demeure daté, plus San Antonio que roman contemporain, même en série noire. En sus, les personnages s’offrent des séquences «nostalgie», rappelant le succès des épisodes précédents, comme en page 38 et 39, où l’on trouve un petit passage auto promotionnel, heureusement teinté d’autodérision: «Ma petite amie de l’époque m’en lisait à voix haute. Je l’ai laissée faire avant de m’enfuir quand je me suis aperçu qu’elle m’identifiait à Malaussène jusqu’à l’orgasme».

Gendarmes

On imagine mal, pourtant, les fans bouder leur plaisir. Dans ce genre qui fut le sien, Daniel Pennac est fidèle au rendez-vous. C’est déjanté, pas toujours très clair, souvent bien envoyé, et si ce n’est pas de la grande littérature, et ça ne prétend pas non plus en être. Une aimable course-poursuite, une bataille irrévérencieuse entre gendarmes et de voleurs, dans lesquelles, comme de grands gamins, on peut décider de se lancer.


Daniel Pennac, «Le Cas Malaussène, Ils m’ont menti», T.I, 310 p.

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