Roman

Le verbe ailé de Michela Murgia

L’écrivaine sarde publie «Leçons pour un jeune fauve». Un roman sur l’art, l’amour et la mort qui danse avec grâce au bord du gouffre

Hasard ou nécessité? Certaines terres, apparemment plus que d’autres, produisent de magnifiques conteurs. Des écrivains qui nettoient avec ferveur la langue et les mots pour leur rendre une fraîcheur vibrante, une simplicité presque émouvante. La Sardaigne fait partie de ces pays habités par la grâce du verbe. On l’avait pressenti en dévorant les livres de Marcello Fois et de Milena Agus. De dix ans leur cadette – elle est née à Cabras en 1972 – Michela Murgia confirme cette singularité. Dès les premiers mots de son nouveau roman «Leçon pour un jeune fauve» – le troisième publié au Seuil, le lecteur se retrouve comme envoûté, captif et fasciné. «Chirú vint à moi, écrit-elle, comme les bouts de bois vont à la plage, poli et tordu, déchet rescapé d’une longue dérive.»

Mentor

Chirú – diminutif sarde de Francesco – a dix-huit ans. Il étudie le violon au Conservatoire de Cagliari. Eleonora, la narratrice, en a vingt de plus. Elle est comédienne, célèbre, passablement solitaire. Au premier regard, elle se reconnaît en lui et accepte de devenir son mentor. Elle initie son élève aux codes qui régissent les relations sociales dans les milieux culturels, l’emmène dans l’une de ces réceptions où «haïr quelqu’un était aussi normal qu’il était inconvenant de le montrer».

Elle le convie à une répétition de sa prochaine pièce, l’invite au restaurant et lui organise même une initiation à l’art de se vêtir donnée par le propriétaire de la maison de couture Frongia, le nec plus ultra en matière d’élégance dans la capitale sarde. Un régal pour le lecteur qui, en même temps que Chirú, apprend à distinguer les différents velours, découvre le potentiel symbolique des étoffes et réalise que chaque trame a «son propre alphabet».

Velours

Dans ce roman en dix-sept leçons et un épilogue, Michela Murgia fait le récit d’une éducation professionnelle et affective, de ses ambiguïtés, de ses embûches. Car, on s’en doute, des liens d’ordre amoureux vont rapidement poindre entre les deux protagonistes. Parallèlement, cette relation particulière permet à la narratrice de redescendre dans son passé, d’évoquer la mort de sa mère et de ressusciter une enfance que l’on devine saccagée par un père ambigu et violent.

«Dans ma famille il existait une façon terrible de donner une existence aux choses, et elle consistait à ne jamais les nommer», écrit Michela Murgia, qui agit de même avec le lecteur. Elle ne dit pas tout. Elle effleure, murmure, suggère un événement ou un drame d’un simple mot glissé au détour d’une phrase. A chacun, ensuite, de combler les vides.

Campiello

Filiation, non-dit, ces thèmes étaient déjà présents dans «Accabadora», paru en 2011 au Seuil. Récompensé par le prix Campiello, cet étrange et fascinant roman racontait l’histoire d’une couturière et de sa fille adoptive Maria, une «fille d’âme» comme on dit là-bas, cédée par sa mère trop pauvre à celle qui n’avait pas eu d’enfants. En grandissant, la jeune fille découvre avec effroi que Tzia Bonaria est l’accabadora du village de Soreni, celle qui abrège les souffrances des mourants en les aidant à passer de vie à trépas. Sa vie en sera profondément bouleversée, mais elle finira par lui pardonner. Cette plongée dans la Sardaigne des années 50 dépasse toutefois largement le débat sur l’euthanasie. C’est un généreux voyage en quête de l’essentiel, un livre qui interroge et bouscule les frontières entre le bien et le mal.

 «Leçons pour un jeune fauve» participe du même besoin. En outre, et comme «Accabadora «, ce nouveau roman constitue une magnifique déclaration d’amour à la Sardaigne, à sa langue, à sa géographie singulière. On y déguste la tendresse du mot arestixeddu (jeune fauve). On y découvre la particularité de Cagliari qui «possède les fondations inverties d’une ville céleste», une ville plus séduisante encore quand «la pénombre urbaine émousse la dureté de ses contours à la tombée du soir, lui apportant l’évanescence des promesses encore à trahir». Parallèlement à son travail d’écriture, Michela Murgia s’est engagée en politique. Elle aurait aussi fait une merveilleuse guide. Ses livres sont capables de donner le mal du pays même à ceux qui n’y sont pas nés.


Michela Murgia, «Leçons pour un jeune fauve», trad. de l’italien par Nathalie Bauer, Seuil, 268 p.

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