Musique

Christophe Macquat et sa planche de salut

Pour se sortir du chômage, Christophe Macquat a eu l'idée de monter sa propre boîte de pedalboards - de véritables petits bijoux pour guitaristes

Etes-vous guitariste de metal? Si c’est le cas, vous connaissez certainement ce problème: pour obtenir un son correct (celui qui est censé tronçonner des épicéas format taïga), vous disposez, entre votre instrument et votre ampli, toute une cohorte de pédales d’effet: pour la distorsion, pour la réverbération, pour la compression, etc. Bien entendu, chacun de ces petits boîtiers est connecté à ses voisins par une paire de câbles. Résultat: une inextricable forêt de cordons dans laquelle vous risquez de vous encoubler à chaque riff.

Si l’on ne veut pas faire rire ses fans…

Pratique pour faire rire vos fans, mais c’est à peu près tout. Par chance, il existe une solution pour échapper à l’humiliation: le pedalboard («planche à pédales», littéralement) – concrètement: un support sur lequel les pédales sont fixées et connectées par des câbles extrêmement courts. C’est compact, c’est propre: l’ordre, c’est le début de la réussite.

Le pedalboard (ou le pedaltrain, une variante) sont devenus des accessoires indispensables des musiques actuelles. Plusieurs constructeurs (l’Allemand Behringer, ou le Japonais Boss) occupent le marché mondial. En Suisse, ils sont peu à s’y être aventurés: on compte Pistola, fondé en 2005 à Baden (AG), et un nouveau venu, Rolf, qui s’est lancé l’année passée à Porrentruy (JU).

Les pedalboards Rolf, c’est un réduit de quelques mètres carrés à peine à l’entresol d’une petite villa plantée dans une zone résidentielle de l’est du chef-lieu ajoulot.

Une jolie réputation

Dans cet espace, un seul homme, à tout faire: Christophe Macquat, par ailleurs guitariste d'Ølten, un groupe de metal (ou «de HARD», comme il aime le dire en capitales) qui commence à se faire une jolie réputation. Définition parfaite de la micro-entreprise: «Je n’en vivrai jamais complètement, dit-il. Au mieux, ça équivaudra à un mi-temps.» A voir. Pour l’heure, ce mécanicien-électricien de formation jongle avec une escadrille de casquettes et de sources de revenus: Rolf; une agence de booking de musiciens – Hummus-Booking – à laquelle il collabore; des travaux de conciergerie, qui équivalent à un 20%.

C’est toujours mieux que le chômage. Même si c’est là que Rolf est né: «J’ai eu droit à une allocation d’initiation au travail (AIT), explique Christophe Macquat. On nous donne 90 jours pour monter un projet qui permette de se mettre à son compte. J’ai tenté ma chance.» L’idée était la suivante: si l’on veut un pedalboard de qualité (c’est-à-dire autre chose qu’un boîtier fragile aux finitions en plastique), il faut l’importer – c’est lent, c’est cher. Christophe Macquat voit les choses autrement: «Je voulais quelque chose de pratique, de solide, et qui soit fait ici.»

Le business plan avec l’aide de Creapole

Le business plan a été élaboré sous l’égide de Creapole (en version longue: «Espace de l’innovation, du soutien à la création d’entreprise et au transfert technologique dans le canton du Jura»). Christophe Macquat: «Franchement, j’ai hésité à pleurer quand j’ai reçu leurs documents: je n’y comprenais rien… Mais je me suis accroché, et je me suis fait aider par des gens que je connaissais.» Tant pour le R&D que pour la paperasse, d’ailleurs: c’est le batteur de son groupe, par ailleurs dessinateur, qui a conçu le plan de l’appareil. Le projet, qui pouvait paraître saugrenu, convainc pourtant les conseillers de Creapole: Rolf peut naître.

Les pedalboards de Christophe Macquat sont disponibles en plusieurs tailles, selon le nombre de pédales à y fixer. Solides? Le créateur pose ses 86 kg sur l’engin: rien ne bronche dans l’assemblage de bois et d’acier. Pratiques? Christophe Macquat leur a adjoint des poignées qu’on prend bien en mains, et qui facilitent le déplacement de ces appareils quelques fois assez lourds – c’est un détail, mais ça aide.

Il n’a rien contre les Chinois

Swiss made? «Je n’ai rien contre les Chinois, mais j’aime autant faire travailler les gens d’ici», dit le patron, parangon d’un bon sens gentiment bourru: le carénage métallique des pedalboards est plié et thermolaqué à Zofingue (AG), chez ABT Blechtechnik, le panneau de bois est usiné dans une menuiserie jurassienne, à Courtedoux, chez Thiévent Gerber.

Christophe Macquat assemble les éléments, s’occupe du montage des pédales sur l’appareil, et c’est là que son savoir de guitariste est précieux: car placer une distorsion avant ou après une reverb changera le son de votre guitare du tout au tout – le séquençage des éléments d’une chaîne d’effets est une science subtile. «Je calcule aussi les besoins en courant de chaque pédale et je propose la meilleure solution.» Comptez à peu près cinq heures de travail, à 50 francs l’unité, le prix des pedalboards en eux-mêmes variant de 150 à 500 francs en fonction de leur taille.

Le bouche-à-oreille, les réseaux sociaux

Le marché de Rolf est un marché de niche: lancée il y a une petite année, la marque sort en moyenne quatre pièces par mois, principalement pour des guitaristes, quelques bassistes également – «mon produit s’adresse à tous les styles de musique confondus», souligne Christophe Macquat. Comment se fait-on connaître dans le domaine? Par trois canaux: le bouche-à-oreille, les réseaux sociaux («La majeure partie de mes commandes vient de Facebook») et l’endorsement («Utilisation d’une personnalité ou d’une célébrité pour véhiculer l’image d’un produit, d’un événement, d’un service ou d’une marque», précisent les dictionnaires): c’est ainsi que les produits de Rolf se retrouvent – à l’œil – sous les pieds de grands noms du metal (Johannes Persson et Fredrik Kihlberg de Cult of Luna, Nate Newton de Converge, ou Jon Paul Davis de Conan) qui lui feront en retour une pub d’enfer, et une notoriété monnayable en acheteurs.

Une renommée qui s’étend

Si la clientèle est pour l’heure majoritairement suisse, la réputation de Rolf s’étend: ses produits seront distribués en France par la chaîne de magasins de musique Woodbrass. Et puis il y a la puissance des symboles: on annonce la venue à Porrentruy, chez Rolf, de Stephen O’Malley. Le leader de Sunn O))) est une figure révérée s’il en est de cette scène: un porte-étendard, un prescripteur, et un passeur, aussi bien à l’aise devant un mur de Marshalls que dans une galerie d’art contemporain. Qu’il débarque un beau matin en plein cœur de la riante Ajoie pour se faire faire un pedalboard sur mesure ressemble bigrement à une porte ouvrant sur le Hall of Fame.


Profil

1980: Naissance

2012: Fondation de Ølten

2015: Création de Hummus-Booking

2016: Création de Rolf

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