Lyrique

«Orlando», un amour fou et déraisonné

Rarement monté, «Orlando Paladino» de Haydn est donné dans une mise en scène précise et animée de Cédric Dorier et servi par une équipe de jeunes chanteurs homogène à Fribourg. Le spectacle sera présenté à la mi-février à Lausanne

On ne badine pas avec la folie amoureuse. Tel pourrait être le sous-titre de l’opéra Orlando Paladino de Haydn donné ces jours-ci au théâtre Equilibre de Fribourg. On y voit un chevalier ivre de jalousie à l’idée que celle qu’il rêverait d’épouser, une jeune reine coquette et narcissique, s’adonne aux joies de l’amour dans les bras d’un autre homme. Sa folie va jusqu’à nécessiter un traitement de choc (une magicienne l’envoie aux portes de l’Enfer et fait en sorte qu’il soit plongé dans un sommeil profond) pour qu’il oublie sa passion et revienne à la raison.

Du comique, du sérieux, des scènes pastorales, un ton plus tragique: Orlando Paladino est ce «drame héroïco-comique» adapté du grand poème épique Roland furieux de l’Arioste. On y trouve une galerie de personnages (ou «caractères») bien typés, parfois à la limite de la caricature. L’écriture très ouvragée de Haydn dépeint avec finesse leur psychologie, même si l’on reste un peu en deçà de l’urgence dramatique dans les plus grands opéras de Mozart où l’on est emporté de la première à la dernière note.

Simple, mais ingénieux

Et pourtant, le spectacle de l’Opéra de Fribourg est de grande qualité. Dans un décor relativement simple mais très bien conçu, les personnages évoluent avec aisance. La scénographie (signée Adrien Moretti) repose sur un jeu de cubes qui symbolisent un petit château (avec une chambre au premier étage), une tour et une passerelle qui surplombe un ruisseau. On se dit d’abord que c’est un peu sommaire, or le dispositif est plus ingénieux qu’il n’en a l’air, pourvu d’éléments mobiles. Les costumes pimpants et très imaginatifs d’Agostino Cavalca apportent une touche de fantaisie au spectacle. Les éclairages finement réglés reflètent les états d’âme des protagonistes, jusqu’à un superbe effet de contre-jour vers la fin de l’opéra.

Venu du monde du théâtre mais formé aussi à l’opéra (il a été l’assistant de Patrice Caurier et Moshe Leiser), le metteur en scène vaudois Cédric Dorier mène une direction d’acteurs précise et soignée. Il met en lumière l’érotisme sous-jacent dans le livret, avec plusieurs scènes qui se passent dans un lit. Autant le couple Angelica-Medoro se cache derrière les rideaux pour faire l’amour, autant le couple de rang inférieur, Eurilla-Pasquale, s’adonne à ses ébats à la vue de tous, jouant au maître et à la maîtresse! Mais Cédric Dorier creuse aussi les tiraillements du cœur. On voit ainsi la jeune reine Angelica se morfondre (de manière un peu ridicule) en l’absence de son bien-aimé Medoro qu’elle croit mort. On assiste surtout à la lente déchéance (ou décomposition) d’Orlando qui se retrouve isolé dans sa jalousie maladive.

Une mort symbolique

Car si l’histoire paraît légère a priori, Orlando est en réalité une figure tragique. Lorsque celui-ci découvre un tag avec les initiales de sa bien-aimée Angelica et de l’amant Medoro, il en devient fou! Peu à peu, le chevalier va être marginalisé. Il est le jouet des pouvoirs d’Alcina, magicienne qui lui en fait voir de toutes les couleurs avec des visions de monstres à plusieurs têtes! Et puis il va être précipité sur les rives du fleuve Léthé. Alcina demande à Caronte, le passeur des enfers, de lui humecter le front avec quelques gouttes du fleuve pour qu’il oublie sa passion amoureuse. C’est donc une mort symbolique, comme s’il devait renaître à lui-même.

L’une des belles scènes, d’ailleurs, est celle où Caronte (chanté par René Perler) console Orlando et lui pose la main sur le cœur, dans un tableau pictural digne d’une pietà de la Renaissance. La voix d’Orlando murmure alors: «Mes pensées, où sont-elles? C’est le royaume du silence.» On ressent la fragilité d’Orlando, presque d’humilié d’avoir aimé avec tant de passion. Son état hébété contraste avec l’humeur joyeuse des autres protagonistes lors d’un happy end de circonstance, bouclé en deux minutes, où toutes les tensions sont dissoutes et où l’on souffle une petite morale au public.

Un vol acrobatique dans les airs

Vêtu d’une grande cape noire, crâne rasé, le ténor argentin Carlos Natale personnifie bien le désarroi d’Orlando. Cette voix à l’émission un peu nasale, claironnante dans l’aigu, fait passer la fragilité du chevalier déçu en amour. A l’autre bout du spectre, on se délecte du formidable talent d’Alberto Sousa en Pasquale. Ce jeune ténor portugais campe un écuyer truculent, fanfaron, coquin. Son air où il se vante d’avoir voyagé dans les pays de la terre pour impressionner Eurilla fait penser à l’air du catalogue de Leporello dans Don Giovanni! Fraîche, pimpante, dotée d’un timbre fruité, la soprano lausannoise Marie Lys campe très bien la jeune bergère. On admire aussi l’Alcina d’Héloïse Mas, mezzo-soprano française au bel abattage qui chante sa grande aria suspendue dans les airs! Cette voix longue et pulpeuse se joue des acrobaties vocales comme des acrobaties techniques.

Tricycle et tête de cheval

Anas Séguin profite de sa peau sombre (et de sa voix bien timbrée) pour signifier l’exotisme du guerrier Rodomonte, roi de Barbarie. On s’amuse de le voir circuler sur un étrange tricycle surmonté d’une tête de cheval, avec une lance, une hallebarde et un coupe-choux. Hélas, le ténor grec Christos Kechris (Medoro) était souffrant vendredi soir, et l’on a bien senti qu’il a fait le maximum avec un timbre un peu voilé. Outre le Caronte bien senti de René Perler (à la voix un rien matte), on salue aussi la soprano calabraise Rosaria Angotti dans le rôle d’Angelica. Même si celle-ci affiche quelques raideurs dans les vocalises, sa voix lyrique et sensuelle confère son raffinement à la musique de Haydn.

Quant à l’Orchestre de chambre fribourgeois mené par Laurent Gendre, il fait valoir les richesses de la partition, notamment aux bois. Hélas, les cordes ne sont pas toujours très unies et l’on souhaiterait plus d’entrain dans certaines scènes. Bref, il ne manque qu’un supplément d’électricité dans la fosse d’orchestre pour un spectacle par ailleurs très réussi.


«Orlando Paladino» de Haydn, Opéra de Fribourg. Ve 13 janvier à 19h30 et di 15 janvier à 17h. Di 22 janvier au CO2 de La Tour-de-Trême, à Bulle. www.operafribourg.ch

Ve 17 février à 20h et di 19 janvier à 15h à l’Opéra de Lausanne. www.opera-lausanne.ch

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