Beaux-arts

Quand l’art frise l’incontinence

Le Musée d’art et d’histoire de Fribourg vient d’ouvrir une section consacrée aux lieux d’aisance. Nous recevions en même temps un ouvrage de l’historien d’art Jean-Claude Lebensztein, «Figures pissantes, 1280-2014». Une suite d’angelots urinant, de femmes surprises et de marins débraillés

Le Musée d’art et d’histoire de Fribourg a récemment étendu son exposition permanente. Il utilise pour cela l’histoire même du bâtiment. Le maître bâtisseur lyonnais Jean Fumal a effet flanqué d’un élément typique sa ville, le petit palais qu’il construisit à la fin du XVIe siècle pour le marchand drapier Jean Ratzé. Une double galerie de hautes arcades mène à la tour des secrets, autrement dit les latrines. Si les galeries permettent d’exposer une collection de petits vitraux tels qu’ils s’offraient dès le milieu du XVe siècle entre institutions, corporations, ou amis, elles mènent aussi dorénavant à la reconstitution de toilettes telles qu’on en croisait encore régulièrement dans les campagnes il y a quelques décennies, c’est-à-dire un caisson de bois percé d’un cercle.

Un écran tactile permet d’en savoir un peu plus sur l’évolution de l’hygiène, la chute de l’empire romain ayant fait perdre pour longtemps la pratique de l’évacuation des eaux usées dans des égouts collecteurs, telle qu’elle s’était développée dans les grandes villes. Le pot de chambre, la bassinoire, les mousses et autres bottes de foin mises à disposition des usagers, tout cela est évoqué au premier étage tandis que le second élargit le sujet aux soins corporels, à la pharmacologie et à la médecine. De la pompe à lavement au peigne à poux, il s’agit toujours d’évacuer, mauvaises humeurs ou parasites.

A peu près en même temps que le musée fribourgeois ouvrait cette section hygiéniste sortait de presse un ouvrage qui nous fait passer dans le domaine des arts. Voilà plus de vingt ans, Jean-Claude Lebensztein, professeur honoraire de la Sorbonne, avait titré Les Couilles de Cézanne un texte où il était question de l’énergie, voire de la violence que le peintre déchargeait dans sa peinture de jeunesse. L’historien, curateur et essayiste est de nouveau aux prises avec ces parties du corps qu’on tient habituellement couvertes, mais qui se dévoilent plus qu’on ne pense dans l’histoire de l’art. Il cadre son étude entre 1280 et 2014. L’on urine depuis longtemps dans tous les coins des tableaux. Eh si!

Le Manneken-Pis

L’ouvrage s’appelle Figures pissantes, c’est dire qu’il s’intéresse autant aux pisseuses – qui ont leur chapitre – qu’aux pisseurs. Il a pris en volume grâce à l’aide apportée par les amis de l’auteur, devenus très attentifs aux scènes urinantes dans leur fréquentation de l’art. Il commence par une figure incontournable – on ne peut pas éviter de penser qu’il s’agit d’évacuer – le mot est à propos – le sujet une fois pour toutes, c’est-à-dire le petit Julien, autrement dit le Manneken-Pis. L’emblème bruxellois permet en fait à Jean-Claude Lebensztein de remonter bien avant 1280, à des sarcophages romains tardifs où le puer mingens, l’enfant pissant, est déjà visible, dans les bacchanales de petits Amours. Il lui permet aussi de visiter la culture belge des besoins, qu’on retrouve évidemment sur les étiquettes de bière, mais aussi dans l’art le plus fin. A l’image de ce zoom avant que l’auteur fait dans un tableau de Rogier van der Weyden, Saint Luc dessinant la Vierge (vers 1435-1440). Au deuxième plan, à l’extérieur de la salle où se tient le duo de saints, on voit un couple de dos, tourné vers le paysage. L’homme semble désigner un point plus lointain dans ce paysage: un personnage minuscule se soulage au bas de murailles crénelées.

Les Anges de Cimabue

Jean-Claude Lebensztein a le talent de nous mener dans des territoires qui pourraient devenir nauséabonds sans pudibonderie ni voyeurisme, grâce à un talent langagier évident, grâce aussi à une connaissance du sujet qui dépasse les limites de l’art pour s’enrichir de connaissances en histoire de la médecine par exemple. Son point d’ancrage, une fois passées la belgitude et les antiquités tardives, étant la Crucifixion de Cimabue visible dans la basilique d’Assise. Dans cette fresque trop fragile de 1280, au-dessus du crucifié, derrière une colonnade, trois anges adultes, à moitié effacés aujourd’hui, semblent ouvrir leur longue robe pour mouiller le mourant sacré, sans que cela n’ait semble-t-il choqué alors. Suivront, au Quattrocento, une ribambelle de spiritelli et autres putti, la main sur le sexe, tant dans la peinture que dans la sculpture, giclant jusqu’aux bénitiers des églises.

On ne feuillettera pas ici l’ouvrage au fil des siècles, de naïvetés en allusions érotiques, d’aimables polissonneries en défis crasses – qu’on pense aux actionnistes viennois des années 1960 usant de tous les déchets organiques possibles. On apprend à chaque page sur des «fantaisies diurétiques» plus diversifiées qu’on ne pense. Et bien sûr, on n’échappera pas à un célèbre urinoir, un compisseur de l’art en fait, qui a tant fait parler. Et agir. C’est une des références d’Andy Warhol qui peint plus d’une fois avec son urine, giclant des toiles blanches dans les années 1960 ou, avec quelques compères dans les années 1970, des toiles couvertes de peintures métallisées, pour produire des réactions chimiques.


La Tour des secrets au Musée d’art et d’histoire de Fribourg, exposition permanente, www.mahf.ch

Jean-Claude Lebensztein, «Figures pissantes, 1280-2014», Editions Macula, 168 pages.


Pierre-Alain Morel au musée

Le Musée d’art et d’histoire de Fribourg se transforme en galerie pour exposer dans son foyer les peintures, sculptures et collages de Pierre-Alain Morel. Galerie, puisque les œuvres sont à vendre, les prix clairement affichés, ce qui n’a normalement pas lieu dans un musée. Ceci dit, l’œuvre du Fribourgeois, né en 1966, est plutôt riche. Sa peinture gestuelle est simplement honnête, avec d’assez judicieux choix de couleurs plutôt franches, mais elle gagne en force et en originalité dans les grandes toiles récentes, surtout quand le geste pictural contraste avec des dessins plus figuratifs, plus narratifs, dans un chevauchement fertile.

Les collages procèdent des mêmes principes mais leurs juxtapositions s’avèrent souvent moins riches. Sculpteur, Pierre-Alain Morel taille allègrement dans le peuplier, le laissant brut, actualisant une madone en l’affublant de lunettes de soleil ou posant au sol de simples sacs de bois, malheureusement vendus ici à l’unité alors que l’ensemble forme une installation bien plus intéressante, tout comme le tas de tubes de peinture usagés. (El. C.)


Pierre-Alain Morel, hic et nunc, Musée d’art et d’histoire de Fribourg jusqu’au 26 février. www.mahf.ch

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