Création

La belle folie de Sandra Romy

Créatrice de films d’animation, elle est aussi la directrice du Musée de l’Absurde qui rouvre ses portes ce vendredi, à Vevey. Portrait d’une fille sur ressort

Lancer un Musée de l’Absurde, c’est bien sûr alléger l’atmosphère en présentant des trouvailles joyeuses, insolites qui brisent les habitudes et brouillent les frontières. Mais c’est aussi dénoncer une société archi-normée où beaucoup d’individus perdent leur vie à la gagner… Sandra Romy a ces deux versants. Explosive, pétillante et généreuse, d’un côté. Consciente, inquiète, voire exaspérée, de l’autre. Sans subvention – ou presque, l’artiste ouvre ce vendredi 13 janvier à Vevey un lieu d’exposition no limit après avoir déjà mené la même et belle aventure à Bienne en 2015 «dans une maison aux murs en biais». Du cœur à l’ouvrage, des idées par milliers, Sandra Romy est bien «cette petite boule d’énergie» que décrit son site où l’on trouve ses films d’animation à la fois rigolos et écolos.

Sa part dada

A 40 ans, la jeune femme exprime également une colère nettement moins solaire contre les enfermements imposés, comme les dédales administratifs qui découragent les plus créatifs. «C’est ma part dada, dont l’art en liberté, on l’oublie parfois, est né en réaction à la Première Guerre mondiale et son aveuglement meurtrier. Je suis d’un naturel joyeux et positif, oui, mais je trouve rageants tous les freins mis sur la route des artistes ou des personnes moins alignées.»

Elle ne déborde pas de liquidités, mais de talent

C’est que, si la diplômée de l’Ecole cantonale d’arts de Lausanne, la fameuse ECAL, déborde de talent et d’inventivité, elle déborde moins de liquidités. Depuis des années, la plasticienne travaille sur son premier court-métrage d’animation en pâte à modeler, l’histoire d’un enfant qui sauve un ours blanc de la noyade… dans son bol de corn-flakes, et ceci, en vue d’un financement avec Caravel productions. «C’est long! Peut-être qu’avec ma formation, je ne suis pas assez inscrite dans le milieu du cinéma», hasarde-t-elle… Les genres, les bastions. Le Musée de l’Absurde se bat justement contre ce type de cloisons.

Un lieu insolite

Retour, donc, à ce lieu insolite, petite cabane en bois en forme d’usine qui a pris place dans Le Chien bleu, vaste magasin de brocante et de revêtement de meubles anciens emmené par Laure Darbellay. Les deux créatrices se sont rencontrées dans le bar d’à côté, le Bachibouzouk, et ont immédiatement compris qu’elles partageaient la même vision d’un art en liberté. Quand on dira encore que l’atelier-store de Laure est lui-même installé dans une ancienne fonderie, on possédera toutes les pièces de ce puzzle artisticobranché. «Oui, sourit Sandra. Ouvrir ce lieu ici, c’est aller bien au-delà des 12 m2 de la géniale cabane qu’on a imaginée avec l’atelier Goupie Goupek. Déjà, le soir du vernissage, on accueille les concerts de Sacha Love et Les Fils du Facteur, mais, toute l’année, on va multiplier les apéros et soirées absurdes, in et hors les murs, pour développer un nouveau pôle de créativité décomplexée à Vevey», s’enthousiasme la jeune femme.

L’absurde, c’est quoi?

En fait, l’art absurde, c’est quoi? «Ce sont des propositions sans limite, qui peuvent être produites par des professionnels ou des amateurs – je pense inviter le travail d’artisans comme des bouchers et boulangers absurdes!- et qui surprennent le spectateur, déplacent les lignes, dégagent de nouveaux horizons. Tout ce qui permet de ne pas mourir idiot, en quelque sorte», rit la jolie Sandra. Pour sa première exposition veveysanne intitulée FIL, la jeune femme accueille les manettes et écrans de jeux vidéo réalisés en laine cardée par Hélène Becquelin, les préservatifs tricotés de Lara Bellini et les armatures de fauteuils revêtues de Laure Darbellay… de quoi perdre le fil, justement.

Elle adore le groupe, le clan

Sandra Romy savoure ce foisonnement, car elle adore le groupe, le clan. Lorsqu’elle a 7 ans, la Lausannoise doit quitter son bloc d’immeubles, à la Blécherette, pour la campagne et pleure sa bande. «On jouait comme des fous, tout le temps.» Mais c’est ainsi, Sandra suit sa famille. Son père, droguiste, sa mère au foyer et ses deux sœurs, de onze et treize ans plus âgées, qui l’encadrent comme de petites mamans. «L’aînée m’a souvent emmenée à la piscine et au Centre du quartier des Bergières, la seconde m’a coachée dans mes études. Je leur dois beaucoup. Comme je dois beaucoup aux amis rencontrés à l’ECAL, qui sont ma deuxième famille.» L’artiste ne raffolait pas de l’école, à part le français, le dessin et la musique. «Je ne pensais qu’à jouer dehors, dessiner des chats, faire des collages bizarres et fabriquer des pantoufles en carton. Je n’aimais pas mes pantoufles, alors je créais les miennes à ma façon.»

Beaucoup de caractère, donc, et une immense impatience. «Depuis toujours, je ne supporte pas qu’une idée reste une idée. Dès que j’imagine quelque chose, il faut que je le réalise. Et aussi, j’ai horreur de la routine, je m’ennuie très vite.» Les enfants, un projet pour elle? «Oui, non, je ne sais pas… En tout cas, j’aime beaucoup ceux des autres parce que je peux les rendre après avoir passé du temps avec eux!»

Par contre, le saut à l’étranger, Sandra connaît déjà. Pendant cinq ans, l’artiste qui a aussi tâté du théâtre et s’est immergée dans la musique électronique en travaillant au Loft club de Lausanne, a vécu à Londres, comme jeune fille au pair d’abord, puis dans un squat. «J’ai adoré l’énergie de cette ville et la folle variété des milieux que j’ai traversés.»

Ses modèles? Ses auteurs fétiches? «Je ne lis pas ou alors des livres de cuisine, car j’aime manger et faire à manger.» Quand je travaille, j’écoute les musiques groovy de Gil Scott Heron, Mr President ou 4 hero. Sinon, je suis fan des films de James Bond pour les gadgets! Une belle brochette. Eclectique, joyeuse et inspirante. Comme son musée.


Musée de l’Absurde, rue des Jardins, Vevey, www.absurde.ch. Ouverture: les jeudis et vendredis, de 17h à 21h. Et les samedis de 13h à 19h. Le 13 janvier, à 18h18, vernissage de l’exposition FIL.


Profil

1976: Naissance à Lausanne
1996 à 2000: Etudie à l’ECAL
2001 à 2006: Séjourne à Londres
2015: Dirige le premier Musée de l’Absurde, à Bienne
2017: Rouvre à Vevey le nouveau Musée de l’Absurde

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