Cinéma

Bertrand Tavernier, le passeur francophile

Dans «Voyage à travers le cinéma français», projeté ce soir aux cinémas du Grütli de Genève, le Lyonnais raconte avec gourmandise tout un pan de sa cinémathèque personnelle

On le sait depuis longtemps, Bertrand Tavernier est un peu l’équivalent français de Martin Scorsese: un cinéaste cinéphile que la pratique de réalisateur n’a jamais stoppé dans sa passion déraisonnable et sa boulimie de découvertes; un cinéaste qui bâtit son oeuvre tout en s’investissant dans la préservation et la transmission de cet art si fragile qu’il semble parfois voué à la destruction et à l’oubli. Après son fameux dictionnaire «50 ans de cinéma américain» (avec Jean-Pierre Coursodon, 1991) et son recueil de portraits «Amis américains» (1993/2008), le voici donc qui, sans doute inspiré par les deux films de son contemporain et ami («A Personal Journey with Martin Scorsese Through American Movies», 1995; «Il mio viaggio in Italia», 2002) signe un documentaire consacré cette fois au cinéma français.

Avec plus de trois heures de projection, un pur exercice pour spécialistes à destination du petit écran plutôt que du grand? C’est ce qu’ont apparemment craint nos programmateurs eux-mêmes, qui ne proposent pour l’instant qu’une poignée de séances aux Cinémas du Grütli de Genève, la première ce soir en présence de l’auteur (à Lausanne, la Cinémathèque devrait suivre au printemps). Fâcheux défaitisme, tant le plaisir est au rendez-vous, qui pourrait bien surprendre les plus ignorants en la matière! Car le cinéma français classique ne manque pas de pépites. Un seul extrait, et on n’a qu’une envie: (re) découvrir le film en question en entier, voire toute l’oeuvre de son auteur! Quant à Tavernier, il est un sacré conteur, qui sait organiser son récit tout en lui préservant une apparence de balade buissonnière plutôt que d’étude universitaire.

Un exercice d’admiration

Ce qui pourrait bien n’être que le premier volet d’un «Voyage à travers le cinéma français» au long cours s’organise autour d’une dizaine de personnalités: surtout des réalisateurs, auteurisme oblige, mais aussi des acteurs (Jean Gabin, Eddie Constantine) et des musiciens (Maurice Jaubert, Joseph Kosma). Car Tavernier a beau être comme Godard «un enfant de la Libération et de la Cinémathèque» et avoir observé aux premières loges l’aventure de la cinéphilie et de la Nouvelle Vague, il est aussi celui qui eut à coeur de restaurer une continuité en faisant appel à des vieux scénaristes du «cinéma de papa». Un cinéaste sans mépris, donc, que ce soit pour les stars ou les artisans dans l’ombre.

Loin des intuitions géniales mais parfois aussi fumeuses des «Histoire(s) du cinéma» de Godard (1994-98), c’est à un exercice d’admiration plus humble qu’il nous convie, avec un regard d’expert pour ce qui est du travail de mise en scène mais aussi un goût pour les anecdotes révélatrices et l’envie d’inscrire les oeuvres dans un parcours humain. C’est ainsi que Tavernier est amené à relativiser le culte de Renoir (le grand art ne fait pas forcément le grand homme) pour mieux réhabiliter un Carné (plus à l’aise avec la technique qu’avec les gens) ou un Edmond T. Gréville (le prince des marginaux du cinéma français, à jamais méconnu). Quant aux acteurs et musiciens, ils font le lien entre grands et petits maîtres, permettant de brosser un tableau bien plus large et sans doute plus juste.

Un autoportrait en creux

Mais le film comporte aussi un mouvement plus secret, autobiographique, ce qui ne saurait surprendre de la part d’un homme conscient d’être arrivé, à 75 ans au soir de sa vie. Parti de sa première émotion d’enfant, «Dernier atout» de Jacques Becker (une comédie policière vue au sanatorium et identifiée seulement vingt ans plus tard), puis glissant d’une personnalité à une autre, Tavernier finit par se raconter en critique, animateur de ciné-club, assistant de Jean-Pierre Melville (la plus grande énigme du film) puis attaché de presse du producteur Georges de Beauregard. Le commentaire et la biographie se rejoignent alors, et si Tavernier dédicace son film «à Jacques Becker et Claude Sautet», on comprend bien que ces deux-là sont ses devenus ses boussoles, incarnant un idéal de génie discret, de décence fraternelle plutôt que d’égotisme étalé.

C’est ce récit et cette morale inscrits en filigrane qui rendent si aimable cette orgie d’extraits d’une centaine de films et de documents d’archives qui aurait autrement pu lasser. Ni cours de rattrapage pour les nuls ni exercice d’autocélébration, avec pour question sous-jacente mais non résolue la définition d’un génie spécifiquement français, ce documentaire est vraiment à l’image de son auteur: à la fois obsessionnel et humaniste, maniaque et généreux. Un cinéphile éperdu qui se doublerait d’un historien conscient d’un mouvement plus large dont l’artiste le plus talentueux ne saurait être qu’un acteur secondaire. Et si le génie propre de Bertrand Tavernier résidait dans ce strabisme divergent, qui n’a fait que s’accentuer?


*** Voyage à travers le cinéma français, documentaire de Bertrand Tavernier (France, 2016). 3h15


L’auteur vient présenter son film assorti d’une «carte blanche»

Pas facile de faire venir l’homme pressé qu’est Bertrand Tavernier. Les Cinémas du Grütli ont quand même réussi à lui mettre le grappin dessus pour présenter son documentaire mercredi soir (19h) et, le lendemain, trois films méconnus qui lui tiennent particulièrement à coeur: «Edouard et Caroline» de Jacques Becker (1951), comédie conjugale avec Daniel Gélin et Anne Vernon, «Cet homme est dangereux» de Jean Sacha (1953), polar décontracté avec l’Américain expatrié Eddie Constantine, et enfin «Classe tous risques» de Claude Sautet (1960), un policier plus sérieux avec Lino Ventura et Jean-Paul Belmondo. D’autres projections non accompagnées s’étaleront jusqu’à dimanche, avec en prime «Pépé le Moko» de Julien Duvivier (1937) et «Le Port du désir» d’Edmond T. Gréville (1955), tous deux avec Jean Gabin. Un peu minimal, quand on voit la richesse de la matière évoquée dans ce premier survol qui donnerait des ailes au cinéphile le plus pantouflard, mais déjà bon à prendre en attendant un programme plus conséquent à la Cinémathèque.


Du 11 au 15 janvier, Cinémas du Grütli, Général-Dufour 16, Genève. www.cinemas-du-grutli.ch

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