Cinéma

«La Grande Muraille» ou quand la Chine s’éveille au blockbuster

Zhang Yimou lance des millions de monstres à l’assaut du marché globalisé. Saturé d’imagerie digitale, ce blockbuster sino-américain s’avère plus mégalomane qu’inspiré

Au XIe siècle, une troupe de ruffians crapahute au fond de la Chine. Harcelés par des tribus hostiles, attaqués par un fauve nocturne, les deux survivants, William Garin (Matt Damon) et Pero Tovar ( Pedro «Game of Thrones» Pascal), butent contre un rempart géant: la Grande Muraille de Chine, 9000 kilomètres de long – et au moins 200 mètres de haut! Faits prisonniers, les deux soudards n'ont pas le temps de développer un dialogue interculturel avec leurs geôliers car les monstres attaquent massivement: une meute de «taoties» se ruent toutes dents dehors à l’assaut de la muraille. Ils sont reçus par un déluge de feu et de flèches hurlantes...

Chef de file de la cinquième génération des cinéastes chinois, Zhang Yimou a suscité l’émerveillement avec ses premiers films, Le Sorgho rouge, Epouses et Concubines ou Qiu Ju, une femme chinoise qui harmonisent critique sociale et splendeur esthétique. Plus tard, cédant à l’engouement pour le wu xian pian, le cinéaste souscrit au genre avec Hero et autres grands spectacles comme Le Secret des poignards volants ou La Cité interdite. Il met aussi en scène les cérémonies d’ouverture et de clôture des Jeux olympiques de Pékin en 2008. Il renoue avec la veine intimiste pour revisiter la Révolution culturelle dans le mélancolique Coming Home (2014).

L'étoffe du héros

Avec La Grande Muraille, Zhang Yimou succombe à la mégalomanie. Ce film, le plus coûteux jamais produit en Chine (on évoque un budget de 150 millions de dollars), ouvre une nouvelle étape dans la coopération cinématographique sino-américaine pour la conquête du marché globalisé. La distribution additionne des stars des deux cultures: l’Ouest est représenté par Matt Damon, l’Est par la gracieuse Tian Jing ou, dans le rôle de l’empereur, Wang Junka, leader d'un boy’s band adulé à Pékin. Le projet a été lancé par le studio Legendary Entertainement, de Burbanks, Californie, acquis l’an dernier par le conglomérat chinois Wanda Group (hôtellerie, tourisme, cinéma).

L’entreprise a soulevé la controverse. La comédienne Constance Wu (Fresh Off The Boat) a tweeté que le film propageait «un mythe raciste selon lequel seul un homme blanc peut sauver le monde. Nos héros ne ressemblent pas à Matt Damon». Zhang Yimou rétorque assez justement que Matt Damon n’a pas «volé le rôle d’un acteur asiatique ou chinois. C'est ridicule». Marco Polo en haillons, aventurier appâté par la poudre noire, la star américaine incarne un étranger vénal qui, au contact de la grande civilisation chinoise, découvre que la solidarité est une valeur supérieure à la cupidité.

«J’ai immédiatement été attiré par l’idée de combattre des monstres sur la Grande Muraille, se réjouit Zhang Yimou. J’ai trouvé que c’était une idée très originale». Il lui en faut peu… Scénarisé notamment par Max Brooks (World War Z) et Edward Zwick (qui a déjà causé du tort à l’Orient avec Le Dernier Samouraï), ce blockbuster transculturel souffre de tous les maux qui affectent le cinéma occidental contemporain.

Doté d’un scénario étique et de personnages stéréotypés, La Grande Muraille ressemble à un épisode du Seigneur des Anneaux, la bataille du Gouffre de Helm, élevé à la puissance 10. Tolkien est grand et Peter Jackson l’a brillamment porté à l’écran. Mais l’esthétique qu’il a définie imprègne désormais le péplum et la fantasy. En plus, c’est Weta Digital, la compagnie fondée par le réalisateur néo-zélandais, qui s’est chargée des effets spéciaux.

Ouargues et tricératops

Issus d’une tradition millénaire, les taoties ressemblent à n’importe quel monstre engendré par la technologie numérique occidentale. Ils ont la gueule béante et l’échine arquée des ouargues du Mordor avec quelque chose des tricératops de Jurassic Park, ils grouillent comme des aliens ou comme les zombies de World War Z

Le film dégage un sentiment d’irréalité totale. Ayant construit le plus grand fond vert de tous les temps, Zhang Yimou succombe à la volonté de puissance qu’exalte l’imagerie de synthèse: ce n’est pas cent, ni mille lanternes lumineuses que les gardiens lancent dans la nuit, mais des milliers. Et des centaines de montgolfières. Quant aux taoties, leur nombre est estimé à deux millions... L’équipe de tournage comptait 1300 membres venus de 37 pays et cent traducteurs pour organiser ce chantier babélien.

Au cours de cet exercice conçu pour remplir les 27 salles de cinéma qui ouvrent chaque jour en Chine, Zhang Yimou a perdu son âme. Le produit patauge dans les teintes brunâtres de la 3D au lieu d’éclater en rutilances somptueuses. Le rouge emblématique des premières œuvres est aboli, car les hommes ne saignent pas dans les productions tous publics et les monstres ont le sang vert…

Sorti en Chine à la mi-décembre, La Grande Muraille a rapporté 92 millions de dollars lors de son premier week-end d’exploitation. Dans la scène philosophique du film, la commandante Lin dit: «Je ne connais guère le vaste monde, mais il me semble que la cupidité des hommes vaut celle des taoties.» Dans la culture chinoise, ces monstres symbolisaient l’avidité.

{une étoile} La Grande Muraille (The Great Wall), de Zhang Yimou (Chine, Etats-Unis). avec Matt Damon, Pedro Pascal, Willem Dafoe, Tian Jing, Andy Lau, Eddie Peng, 1h43.

Publicité