Scènes

Quand une bombe explose, pense-t-on à la panique de la communauté arabe?

Dans le spectacle «J’appelle mes frères», au Poche, à Genève, Jonas Hassen Khemiri montre les stratégies des communautés maghrébines pour ne pas être réduites à l’horreur. Mais aussi le risque d’auto-enfermement d’une telle prévention. Eclairant

Se terrer chez soi ou se fondre dans la masse. «J’appelle mes frères», au Poche, à Genève, montre comment le terrorisme islamiste oblige les communautés arabes de nos villes à trouver des stratégies pour se démarquer du pire. Mais ce titre de l’auteur suédo-tunisien Jonas Hassen Khemiri peut aussi être pris au premier degré. Car le profil d’Amor, le narrateur, se dessine à travers les conversations téléphoniques qu’il enchaîne durant la journée. Et on s’aperçoit que les limites du personnage ne sont pas toutes dues à la cruauté de la société…

A la mise en scène, Michèle Pralong a cette jolie idée: les interlocuteurs d’Amor ne quittent jamais le plateau. Ils s’animent lorsqu’ils prennent la parole, sinon, ils sont autant de passants bienveillants qui se donnent la main, se regardent, s’apportent du soutien.

D’abord, disparaître

Lorsque Jonas Hassen Khemiri écrit ce texte, en 2010, les attentats de Paris, Bruxelles, Nice, Berlin, etc. n’ont pas encore eu lieu. Pourtant, depuis les explosions qui créent la panique jusqu’au dispositif policier renforcé avec filatures serrées, «J’appelle mes frères» recense toutes les étapes, bien connues depuis, d’une telle tragédie.

Son premier intérêt? Exposer la peur depuis le banc des suspects. Après les attentats, les consignes de la communauté maghrébine sont claires, relaie l’auteur. D’abord, se terrer, se faire oublier, fermer les persiennes, ne plus parler. Puis, quelques jours après, sortir, oui, mais en mode discret. C’est-à-dire, en marchant comme si de rien n’était, ce qui revient à marcher de manière forcément étrange… Sur le plateau du Poche, à ce moment, les comédiens se transforment en animaux improbables, cachant leur tête dans leur veste, enfilant leur jaquette par les pieds, évoquant ainsi cet impossible défi de «normalité».

Victime de soi-même

Mais «J’appelle mes frères» n’est pas, et c’est sa force, rivé au terrorisme. Plus largement, il parle du racisme, réel ou fantasmé. Et il va loin, car il montre qu’Amor (Julien Jacquérioz), passionné par la chimie, souffre plus de ses propres limites que celles que lui impose la société. C’est lui qui aime Valéria (Céline Nidegger) depuis vingt ans alors qu’elle ne veut être que son amie. C’est aussi lui qui pense que la complicité d’un vendeur maghrébin lui est immédiatement acquise dans un grand magasin. C’est toujours lui qui stigmatise sa cousine Ahlem (Rébecca Balestra) pour avoir choisi le bouddhisme alors, que «notre histoire, dit Amor, est soit musulmane, soit communiste». Et c’est encore lui qui snobe son ami Shavi, mythomane freluquet (François Revaclier) alors qu’il a tant besoin de lui… Un auto-enfermement traduit visuellement par ce box perché que le comédien ne quitte jamais. Dans ce refuge, le personnage est rejoint par l’âme de sa grand-mère disparue (Charlotte Dumartheray) quand il perd vraiment pied.

Jonas Hassen Khemiri condamne les enfermements et les facilités, mais livre aussi un récit compassionnel et réconfortant. Peut-être en raison de l’époque tourmentée, la mise en scène de Michèle Pralong, douce et linéaire, insiste plus sur l’aspect réconfortant.


«J’appelle mes frères», jusqu’au 29 janvier, Poche, Genève.

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